Créativité computationnelle thérapeutique
En bref : Cadre proposé par Alison Pease et collaborateurs (2022) pour penser l'intégration de l'IA créative — celle qui génère des images, de la musique, des textes — dans les dispositifs thérapeutiques. L'idée centrale : l'IA peut jouer le rôle d'une « troisième main » numérique, facilitant le processus créatif du patient sans se substituer au thérapeute. Ce n'est pas une méthode thérapeutique, mais un cadre pour décider quand, comment et à quelles conditions utiliser l'IA créative en séance.
Relation avec la créativité computationnelle
La créativité computationnelle (Boden, 1990) fournit le cadre théorique général — qu'est-ce que la créativité computationnelle ? La présente fiche traite de son application clinique — comment l'utiliser comme outil thérapeutique ? L'une éclaire la théorie, l'autre guide la pratique.
Pourquoi ce concept est utile
Vos patients utilisent déjà l'IA créative — Midjourney pour dessiner, Suno pour composer, ChatGPT pour écrire. Certains le font spontanément, d'autres pourraient en bénéficier en séance. Mais comment décider si c'est pertinent, et comment cadrer l'usage ?
La littérature sur l'IA en santé mentale se concentre sur les chatbots (Woebot, Talkspace AI) — de l'IA conversationnelle. Mais l'IA créative est différente : elle produit des artefacts (images, musique, textes) qui deviennent un matériau thérapeutique partagé, comme l'argile ou la peinture en art-thérapie. Ce cadre comble ce vide.
- 1. Distinguer IA créative et IA conversationnelle : un chatbot thérapeutique et un générateur de musique ne posent pas les mêmes questions cliniques ni les mêmes enjeux éthiques
- 2. Positionner l'IA dans la relation thérapeutique : ni remplacement du thérapeute, ni simple gadget, mais un tiers créatif au service du processus du patient
- 3. Décider en connaissance de cause : disposer de critères pour savoir quand l'IA créative aide et quand elle gêne le travail thérapeutique
La « troisième main » numérique
En art-thérapie, Edith Kramer (1971) a défini le concept de third hand : le thérapeute intervient discrètement dans le processus créatif du patient — un coup de pinceau au bon moment, une suggestion de couleur — sans imposer sa vision ni détourner le sens de la création. C'est une facilitation, pas une direction.
Pease et collaborateurs proposent que l'IA créative peut jouer un rôle analogue :
Third hand classique
Le thérapeute facilite la création du patient par des gestes discrets, sans imposer sa propre expression. Le processus reste celui du patient.
Third hand computationnelle
L'IA génère un matériau créatif à partir des mots ou intentions du patient. Le thérapeute humain reste le « contenant » de la relation ; l'IA est un outil au service de l'expression.
L'intérêt pour le clinicien : cette analogie ancre l'IA créative dans une tradition art-thérapeutique reconnue. Elle n'est pas un gadget technologique mais un prolongement conceptuel d'une pratique établie. Cela rend le dispositif intelligible pour des praticiens formés aux médiations artistiques, même s'ils ne connaissent rien à l'IA.
Quatre dimensions pour cadrer l'usage
Le cadre de Pease propose quatre axes pour penser l'intégration de l'IA créative en thérapie. Ces axes ne sont pas des étapes mais des curseurs que le clinicien ajuste selon le patient et le moment thérapeutique.
1. Co-création ou curation ?
L'IA peut être partenaire co-créatif (le patient fournit des mots, l'IA génère une chanson) ou curateur (l'IA sélectionne et personnalise des stimuli visuels/sonores à visée thérapeutique). Entre ces deux pôles, un spectre de configurations.
En pratique : Suno AI en mode co-création (le patient écrit, l'IA compose) vs. une playlist générée par IA pour la relaxation (curation). Les implications cliniques diffèrent : la co-création mobilise l'agentivité du patient, la curation offre un étayage passif.
2. Imprévisibilité productive
L'IA créative ne produit jamais exactement ce qu'on attend. Cette imprévisibilité — souvent vue comme un défaut — est ici identifiée comme thérapeutiquement productive. Elle crée un espace de surprise, de lâcher-prise, et travaille la tension contrôle/non-contrôle centrale en psychothérapie.
En pratique : Un patient tape « ma colère » dans Suno et obtient une chanson folk douce. La surprise le déstabilise — puis l'invite à se demander pourquoi cette interprétation le touche. Gaëlle Charlot nomme cela le « tiers non perceptible » : un agent dont on ne contrôle pas la production, ce qui oblige à se positionner.
3. Gradient d'autonomie
Où placer le curseur entre outil supportif (l'IA assiste, le thérapeute orchestre) et agent autonome (l'IA conduit des éléments de session) ? Le cadre recommande de maintenir le thérapeute humain comme pivot : l'IA reste dans le rôle d'outil ou de co-créateur, pas d'agent autonome.
En pratique : Le thérapeute choisit quand proposer l'IA, quel outil utiliser, et comment exploiter le résultat. L'IA ne décide jamais de la direction thérapeutique.
4. Accessibilité vs. lutte créative
L'IA créative abaisse massivement la barrière d'entrée : un patient qui « ne sait pas dessiner » peut générer une image. Mais en art-thérapie, la difficulté du processus créatif est parfois le vecteur thérapeutique. Si l'IA fait tout, le bénéfice de la « lutte créative » disparaît.
En pratique : Pour des patients carencés ou en grande difficulté, l'accessibilité de l'IA est un atout (pas de mise en échec). Pour d'autres, maintenir une part de frustration créative est thérapeutiquement nécessaire. Le clinicien évalue au cas par cas.
Deux illustrations cliniques
SunoIA en psychiatrie carcérale (Charlot, 2025)
Au SMPR de Bordeaux-Gradignan, Gaëlle Charlot utilise Suno AI en ergothérapie avec des patients incarcérés. Un patient toxicomane, en échec avec les médiations traditionnelles, crée des chansons à partir de quelques mots-clés. Il développe progressivement une identité de « créateur de musique ». Charlot varie les styles musicaux pour un même texte, travaillant la perception et la différenciation des émotions.
Lecture avec le cadre : co-création (le patient écrit, l'IA compose) + imprévisibilité productive (le résultat surprend toujours) + accessibilité (aucune compétence musicale requise) + autonomie minimale de l'IA (le thérapeute orchestre chaque séance).
DeepThInk — Art numérique assisté par IA (Du et al., 2024)
Système de création artistique développé avec des art-thérapeutes sur 10 mois de co-conception. Utilise le modèle ETC (Expressive Therapies Continuum) pour structurer les interactions IA/patient à différents niveaux d'expression : kinesthésique, perceptuel, cognitif, symbolique. L'étude empirique la plus rigoureuse appliquant ces principes à ce jour.
Lecture avec le cadre : curation (l'IA adapte les stimuli au niveau d'expression du patient) + gradient d'autonomie calibré (l'IA guide, le thérapeute supervise) + lutte créative préservée (le système ne génère pas à la place du patient).
Chatbot thérapeutique ≠ IA créative
Un chatbot IA fournissant des réponses thérapeutiques textuelles (Woebot, Talkspace AI) n'entre pas dans ce cadre. La différence est fondamentale :
IA conversationnelle
- • Réponses verbales
- • Pas de co-production artistique
- • Pas d'imprévisibilité productive
- • Simule l'interlocution humaine
IA créative (ce cadre)
- • Génère des artefacts (image, musique, texte)
- • Co-production partagée patient-IA
- • Imprévisibilité structurellement intégrée
- • Prolonge les médiations artistiques
Points de vigilance
Ce cadre ne dit PAS que :
- Tout usage de l'IA créative en séance est thérapeutique — le cadre clinique, la relation thérapeutique et le jugement du praticien restent déterminants
- L'IA créative peut remplacer l'art-thérapeute — elle est explicitement positionnée comme outil sous supervision humaine
- La co-création avec l'IA est équivalente à la création manuelle — les dimensions corporelles et sensorielles de la création (modelage, peinture) ne sont pas reproductibles numériquement
Limites à garder en tête :
- Dépendance à l'outil : l'objectif est que le patient accède à ses capacités d'expression, pas qu'il devienne utilisateur expert de Suno AI
- Agentivité : si l'IA « fait tout », la créativité appartient à l'IA, pas au patient. Maintenir l'implication active du patient est essentiel
- Confidentialité : les textes et images générés par le patient transitent par des services commerciaux (OpenAI, Suno). Les données cliniques sensibles ne doivent pas être saisies dans ces outils
- Coût et accès : la plupart des outils d'IA créative sont payants. Qui finance ? Le patient, l'institution, le thérapeute ?
Autres regards
Le cadre de Pease s'inscrit dans une tradition art-thérapeutique anglo-saxonne. D'autres perspectives complètent la réflexion.
Winnicott : l'espace transitionnel numérique
L'objet transitionnel (ni moi, ni non-moi) éclaire ce que Charlot nomme le « tiers non perceptible » : le résultat généré par l'IA n'est ni totalement du patient ni totalement de la machine, créant un espace potentiel au sens winnicottien.
Pour le clinicien : Si votre patient dit « c'est ma chanson » en parlant d'une production Suno, il investit un espace transitionnel. C'est cliniquement significatif.
Critique phénoménologique : le corps absent
La création numérique n'engage pas le corps comme le modelage ou la peinture. Pour Merleau-Ponty, la créativité est incarnée. Ce que l'IA gagne en accessibilité, elle le perd en engagement sensoriel.
Pour le clinicien : Avec des patients pour qui le rapport au corps est un enjeu (TCA, dissociation), privilégier les médiations corporelles. L'IA créative convient mieux aux patients pour qui le corps est un obstacle à l'expression (handicap moteur, inhibition, carences cognitives).
La créativité computationnelle thérapeutique est un cadre d'orientation, pas un protocole. Son intérêt est de fournir des repères pour les cliniciens pionniers qui expérimentent l'IA créative — pas de remplacer le jugement clinique.
Ce concept dans nos fiches outils
La créativité computationnelle thérapeutique s'incarne concrètement dans les outils d'IA générative utilisés en séance.
Pour aller plus loin
- Article fondateur : Pease, A. et al. (2022). Therapeutic Computational Creativity: Opportunities and Challenges. Proceedings ICCC 2022.
- Revue intégrative : Zubala, A. et al. (2025). Art psychotherapy meets creative AI: an integrative review. Frontiers in Psychology, 16. DOI
- Application empirique : Du, L. et al. (2024). DeepThInk: AI-Infused Digital Art-Making System for Art Therapy.
- Terrain clinique : Charlot, G. (2025). L'ergothérapie vers une approche moderne et numérique du soin — Suno IA. ResearchGate
- Analogie fondatrice : Kramer, E. (1971). Art as Therapy with Children. Le concept de « third hand ».
Voir aussi : Créativité computationnelle (le cadre théorique général de Boden), Gaëlle Charlot (praticienne pionnière), Anthropomorphisme
Fiche mise à jour : février 2026