Wysa
Touchkin eServices (Bangalore, Inde) — application lancée en 2016
En bref : Wysa est l’une des applications de soutien psychologique par IA les plus diffusées au monde. On y converse avec un agent qui propose des exercices issus des TCC, de la pleine conscience ou de la psychologie positive, et l’on peut payer pour échanger avec un coach humain. Longtemps présentée comme un arbre de dialogue à règles, elle fait désormais appel, par défaut, à des modèles de langage tiers (OpenAI, Anthropic, Google) à certaines étapes de la conversation. Sa version internationale se déclare hors du champ des dispositifs médicaux, alors que sa version britannique figure au registre des dispositifs médicaux de classe I. Ses essais randomisés publiés sont rares et de petite taille, et une évaluation indépendante de mai 2026 l’a jugée à risque « inacceptable » pour les adolescents. En France, l’application n’est proposée qu’en anglais.
Identité
Éditeur : Touchkin eServices Private Limited (Bangalore, Inde) ; filiales au Royaume-Uni (Wysa Ltd) et aux États-Unis (Wysa Inc)
Fondateurs : Jo Aggarwal (directrice générale) et Ramakant Vempati
Financement : près de 30 M$ levés selon la presse spécialisée (dont 20 M$ en 2022) ; subvention de recherche Wellcome en 2026 (5,3 M£ selon Wysa), pour adapter l’application à des adolescentes en Inde rurale
Évolution : rapprochement avec deux prestataires de soins américains en 2025 : April Health (soins comportementaux en médecine de premier recours, opération annoncée comme une fusion en mars) et Kins (kinésithérapie, rachat en septembre)
Type : application grand public (conversation avec l’IA gratuite, abonnement pour les outils et le coaching) ; offres pour employeurs, assureurs et services de santé
Approches : TCC, pleine conscience, psychologie positive
Âge : dès 13 ans selon les conditions d’utilisation (11 ans avec l’accord de l’institution qui le propose)
Langue en France : anglais uniquement (septembre 2026)
Statut clinique : version internationale « non classée comme logiciel dispositif médical » selon sa notice ; au Royaume-Uni, application et outil d’orientation enregistrés auprès de l’agence du médicament (MHRA) comme dispositifs médicaux de classe I ; aucun marquage CE trouvé
Ce que fait Wysa (en clair)
L’application réunit un espace de conversation avec l’agent et une bibliothèque d’exercices issus des TCC, de la pleine conscience et de la psychologie positive, classés notamment par thème (humeur basse, inquiétude, sommeil) ; l’une de ses pages en annonce plus de 150. Aucune adresse électronique n’est demandée : un pseudonyme suffit. Un service payant donne accès à un coach humain par messagerie, titulaire d’un master en psychologie ou en travail social et/ou d’une certification de coaching, réservé aux adultes ; Wysa précise que ce service ne remplace pas une psychothérapie en face à face.
Règles ou IA générative ? Une réponse qui a changé
En 2023, une étude de cas rédigée par l’entreprise pour un réseau international de santé mentale numérique (eMHIC) décrivait Wysa comme un moteur de règles approuvé par des cliniciens, dont les réponses n’étaient « pas générées par l’IA ». Depuis, l’entreprise a introduit des modèles de langage tiers. Selon sa politique de confidentialité d’août 2026, l’espace de conversation utilise par défaut ses propres modèles et des LLM tiers, que sa liste de prestataires identifie : OpenAI, puis Anthropic et Google depuis juin 2026. La conversation suit un arbre de décision, et à chaque étape l’un ou l’autre, ou les deux, peuvent intervenir. Ses conditions d’utilisation affirment que l’agent ne peut pas « générer librement » ses réponses comme un assistant généraliste, et reconnaissent qu’il peut produire des réponses « incorrectes ou inappropriées ». Les versions fournies aux institutions varient : certaines restent à règles. Aucune source ne permet de savoir, pour une conversation donnée, quelle part des réponses vient d’un LLM.
Offre grand public
- • Conversation avec l’IA : gratuite
- • Abonnement premium (outils) : 8,49 ou 11,99 € par mois selon la formule
- • Accompagnement humain : formule hebdomadaire à 29,99 € ou séance de coaching à 30,99 € (App Store France)
Offre institutionnelle
- • Porte d’entrée numérique des services NHS Talking Therapies (Royaume-Uni)
- • Outil pour équipes soignantes (exercices et suivi entre les séances)
- • Programmes pour employeurs, assureurs, écoles
Preuves : ce qui est revendiqué, ce qui est démontré
Le site de Wysa met en avant, selon les pages, « plus de 15 », « plus de 36 » ou « plus de 45 » publications scientifiques évaluées par les pairs, « 8 essais cliniques », des millions d’utilisateurs et des taux de satisfaction élevés. Le volume est réel ; la solidité est plus mince. Parmi les publications que nous avons examinées, beaucoup sont observationnelles, rétrospectives ou qualitatives, et plusieurs sont co-signées par des salariés de l’entreprise, ce que les articles déclarent. Nous n’avons identifié que deux essais randomisés publiés.
Les essais randomisés
- • MacNeill et al. (2024) : 79 personnes atteintes d’arthrite ou de diabète randomisées, 68 analysées, aux symptômes légers au départ ; autrices sans lien déclaré avec Wysa. Version adaptée de l’application, sans accès à un thérapeute humain. Baisse de la dépression et de l’anxiété à quatre semaines par rapport à un groupe sans intervention, pas d’effet sur le stress. Petit échantillon, analyse des seuls participants ayant terminé l’étude.
- • Meinert et al. (2026) : 76 patients en attente d’une prise en charge NHS Talking Therapies randomisés (480 prévus), 46 analysés ; financement public britannique (NIHR et NHSX) ; une salariée et une conseillère de Wysa parmi les autrices. Après douze semaines, l’amélioration de la dépression est similaire dans les deux groupes, et 40 % du groupe Wysa n’avait jamais utilisé l’application. Les auteurs concluent que l’étude n’apporte pas de preuve que Wysa traite la dépression, tout en soulignant la petite taille de l’échantillon.
L’avis du NICE (Royaume-Uni)
En 2023, l’agence d’évaluation britannique a réservé l’application, pour la dépression et l’anxiété généralisée, à un usage dans le cadre d’une étude de recherche approuvée par un comité d’éthique, faute de preuves suffisantes. En 2025, elle a admis un autre produit de Wysa, un outil d’orientation et de tri des patients vers les services NHS, pendant une période de production de preuves de trois ans : un outil d’accès aux soins, pas le soutien psychologique.
La « désignation FDA »
Wysa a annoncé en mai 2022 avoir obtenu une Breakthrough Device Designation de l’agence américaine du médicament. Ce programme accélère le développement d’un dispositif ; il ne vaut ni autorisation ni approbation. Il porte sur une version destinée aux adultes souffrant de douleur musculo-squelettique chronique avec dépression et anxiété, qui n’est pas commercialisée. Aucune autorisation de la FDA n’a été trouvée.
Lecture critique : une étude indépendante menée en orthopédie est souvent citée comme un « essai clinique » montrant que Wysa serait comparable à un accompagnement psychologique en présentiel (Leo et al., 2022). Elle est bien indépendante, mais c’est une cohorte rétrospective, sans randomisation ; l’absence de différence significative avec l’accompagnement en présentiel n’y établit pas une équivalence, et l’intervention comprenait aussi un accès par messagerie à des coachs humains. Wysa la présente pourtant sur son site comme un essai clinique. Dans la méta-analyse la plus récente sur les chatbots en santé mentale (Sohn et al., 2026 : 39 essais randomisés, effets faibles mais significatifs dans l’ensemble), un seul essai porte sur Wysa (MacNeill et al.).
Crises, mineurs et sécurité
Wysa repère le langage évoquant le suicide, l’automutilation ou la maltraitance, demande confirmation, propose des numéros d’aide, un plan de sécurité et un exercice d’ancrage, avec un bouton d’aide en situation de crise sur l’écran d’accueil. Une étude pilote comparant six applications, menée par deux salariés d’un éditeur concurrent, a jugé ce dispositif le meilleur des six, mais seulement « adéquat » (environ 62 % du score maximal), avec des lacunes d’accessibilité et de localisation. L’entreprise précise elle-même que Wysa n’est pas un service de crise et ne convient pas aux troubles psychiques sévères et durables.
L’évaluation de Common Sense Media et de Stanford (mai 2026)
L’institut de sécurité de l’IA pour les jeunes de Common Sense Media, dont les tests ont été relus par des psychiatres de Stanford Medicine, a évalué l’application grand public avec des profils d’adolescents et l’a classée à risque « inacceptable ». Le rapport décrit un jeu du type « Je n’ai jamais… » où l’agent, face à un profil de 13 ans, prétend avoir eu des rêves érotiques et une aventure d’un soir, des signaux de troubles alimentaires non reconnus et une perte de poids saluée, des signes de manie et de psychose manqués (une idée de référence reformulée en « source d’inspiration et de créativité »), un plan de sécurité introuvable, et la possibilité de quitter le parcours de crise d’un simple « vous avez mal compris ». L’évaluation souligne en revanche que l’application dit clairement qu’elle est un logiciel et non une personne. L’institut déclare être financé en partie par des acteurs du secteur qu’il évalue.
Selon CNBC, Wysa a fait valoir que l’évaluation ne portait pas sur son produit pour les écoles ; sa directrice générale a décrit l’application gratuite comme un outil d’auto-assistance « pour adultes », qui n’est ni un service de crise, ni un outil de diagnostic, ni un substitut à la thérapie. Ses conditions d’utilisation l’ouvrent pourtant dès 13 ans. Une enquête de la BBC avait relevé dès 2018 des défaillances comparables face à des messages d’enfants signalant des abus.
Pour le clinicien : si un patient, a fortiori mineur, utilise Wysa entre les séances, le repérage de crise de l’application ne remplace pas le plan de sécurité établi avec lui. Il peut être utile de lui demander comment l’application a réagi la dernière fois qu’il allait mal.
Données et cadre européen
Points forts
Aucun identifiant n’est exigé, la suppression complète des données est possible depuis l’application, et les conversations ne servent pas, selon l’entreprise, à entraîner les modèles tiers (Wysa entraîne en revanche ses propres modèles sur des conversations anonymisées). La fondation Mozilla a classé Wysa parmi les meilleures applications pour la protection de la vie privée en 2022 et 2023, avant l’arrivée des LLM.
Points de vigilance
La politique de confidentialité applicable hors Royaume-Uni ne mentionne pas le RGPD, et les conditions d’utilisation désignent le droit indien et les tribunaux de Bangalore. Faute d’autre durée applicable, les données peuvent être conservées jusqu’à dix ans. La politique de confidentialité affirme que les LLM traitent les données dans leur région européenne, alors que la liste des prestataires publiée le même jour indique les États-Unis ou le Royaume-Uni. Dans les offres pour employeurs ou équipes soignantes, les alertes de crise, et parfois les conversations elles-mêmes, peuvent être transmises à l’institution.
Ce que dit l’AI Act européen
Depuis le 2 août 2026, un agent conversationnel doit informer les personnes qu’elles échangent avec une IA (article 50, date maintenue par le règlement « omnibus » de juillet 2026) : Wysa le fait. Les obligations des systèmes à haut risque ne s’appliqueraient, par la voie des dispositifs médicaux, que si l’application relevait en Europe d’une classe soumise à un organisme notifié (IIa ou plus). Elle ne revendique aucun statut de dispositif en Europe, alors qu’elle est enregistrée comme tel au Royaume-Uni et proposée aux services de soins pour le suivi « entre les séances ». Cette tension mériterait l’examen d’un juriste.
Notre analyse
Wysa illustre un déplacement que beaucoup d’applications opèrent sans l’annoncer. Hier, la sécurité reposait sur des réponses écrites à l’avance par des cliniciens ; aujourd’hui, des modèles de langage généralistes interviennent au cœur de la conversation, encadrés par ces mêmes règles. Les publications accumulées depuis 2018 portent pour l’essentiel sur l’ancienne architecture : elles ne disent rien, en elles-mêmes, de la nouvelle.
Le deuxième déplacement est réglementaire. La même application se présente ici comme un outil de « bien-être » hors du champ médical, figure là au registre britannique des dispositifs médicaux, et l’entreprise la propose aux systèmes de santé pour l’attente et le suivi entre les séances. Pour un clinicien, la question n’est pas de savoir si Wysa est « bon » ou « mauvais », mais dans quel cadre un patient l’utilise, avec quelle version, et ce que l’outil a été évalué pour faire.
Enfin, le cas des mineurs rappelle qu’une même application peut être encadrée dans une école et beaucoup moins sur un téléphone personnel. Demander à un patient quelle version il utilise, et comment il y accède, n’a rien d’anodin.
Concepts liés sur ce site
Volume de publications ou preuve d’effet ?
Mineurs et situations de crise
Savoir qu’un LLM tiers traite ses messages
Un outil de « bien-être » vécu comme un soin
Qui a rédigé cette réponse, la règle ou le modèle ?
Demander au patient ce que l’outil lui fait
Références
Common Sense Media, Youth AI Safety Institute (2026). AI Mental Health Apps: Risk Assessment (mis à jour le 5 mai 2026) ; CNBC, « Some AI mental health apps have an “unacceptable” rating for teens, says report » (28 mai 2026).
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Knysh, A. & Pohrebniak, T. (2026). Mental health app crisis support assessment framework: development and pilot testing. Frontiers in Digital Health, 8, 1814547. https://doi.org/10.3389/fdgth.2026.1814547
Leo, A. J., Schuelke, M. J., Hunt, D. M., Miller, J. P., Areán, P. A. & Cheng, A. L. (2022). Digital Mental Health Intervention Plus Usual Care Compared With Usual Care Only and Usual Care Plus In-Person Psychological Counseling for Orthopedic Patients With Symptoms of Depression or Anxiety: Cohort Study. JMIR Formative Research, 6(5), e36203. https://doi.org/10.2196/36203
MacNeill, A. L., Doucet, S. & Luke, A. (2024). Effectiveness of a Mental Health Chatbot for People With Chronic Diseases: Randomized Controlled Trial. JMIR Formative Research, 8, e50025. https://doi.org/10.2196/50025
Meinert, E., Milne-Ives, M., Taylor, E., Inkster, B., Paik, A., Ananthakrishnan, A., Orr, M., Costelloe, C. & Shankar, R. (2026). Real-World Testing of an Artificial Intelligence Conversational Agent as an Early Intervention and Support Tool in the Mental Health Referral Care Pathway: A Mixed-Methods Study. International Journal of Social Psychiatry, 72(6), 1819-1832. https://doi.org/10.1177/00207640251415507
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NICE (2023). Early value assessments HTG675 (dépression) et HTG676 (troubles anxieux) sur les thérapies numériques, 16 mai 2023 ; NICE (2025). HTG756, portes d’entrée numériques des services NHS Talking Therapies, 24 juillet 2025.
Règlement (UE) 2024/1689 sur l’intelligence artificielle, modifié par le règlement (UE) 2026/1744 (« omnibus numérique » sur l’IA).
Sohn, J.-S., Ha, B.-G., Park, S., Kim, J.-J., Lee, E., Oh, H., Lee, S. & Kim, E. (2026). Systematic review and meta analysis of chatbots in the management of depressive and anxiety symptoms. npj Digital Medicine, 9(1), 377. https://doi.org/10.1038/s41746-026-02566-w
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Fiche mise à jour : septembre 2026
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