Présentation et pratique clinique
[M] : Peux-tu te présenter : qui tu es, quel métier tu fais, quel public tu vois ?
[A] : Je suis installé en libéral, je fais de la psychothérapie un peu généraliste. J'ai une pratique plutôt affichée de TCC, thérapie des schémas. J'ai pas mal de troubles anxieux, des troubles dépressifs, pas mal de troubles de personnalité aussi, et des difficultés tout-venant : problématiques de deuil, de séparation. Ce que je ne prends pas, ce sont les patients qui souffrent de troubles psychotiques. Je reçois que les adultes ou les grands ados, à partir de 15 ans. Essentiellement du présentiel, mais j'ai quelques patients à distance.
[A] : Moi qui, à la base, suis un médecin plutôt somaticien — j'ai une formation d'urgentiste, j'ai beaucoup bossé en traumatologie — j'ai un parcours multi-approches. Ma première approche en psychothérapie, c'était la thérapie analytique plutôt reichienne, déjà axée sur le corps. Je me suis formé à l'hypnose, j'ai fait de l'EMDR, de la TCC, de la thérapie des schémas, de la psychologie positive. Je suis président de l'Institut Français de Thérapie des Schémas et superviseur certifié ISST.
[A] : En ce moment, je suis en train d'écrire un livre sur le travail de chaise — c'est une approche qui va bien au-delà de la thérapie des schémas. On retrouve ça en Gestalt, en TCC, en thérapie centrée sur les émotions, en thérapie focalisée sur la compassion. Mon intention, c'est de transmettre une grammaire de l'outil, pas des protocoles rigides.
L'orthèse cognitive : le cas TSA
[A] : Tu m'as fait penser à une idée que j'ai eue hier. J'étais en supervision avec une thérapeute qui me rapportait une question sur une patiente qu'elle vient de diagnostiquer avec un trouble du spectre autistique. La patiente est en grande difficulté : elle a énormément de mal à anticiper les réactions des autres. Quand elle envoie des messages ou des mails, elle peut être hyper cassante, voire complètement décalée. Elle a perdu un nombre incalculable de travails à cause de ça.
[A] : Moi, je ne suis pas du tout formé au TSA. Mais quand ma supervisée m'a parlé de ça, je me suis dit : cette patiente a un déficit biologique cognitif, comme un TDA/H. Avoir une béquille, un substitut à une fonction déficiente, ça peut souvent être une bonne idée. Est-ce que ce ne serait pas intéressant de lui proposer de créer un prompt pour relire les messages qu'elle doit envoyer ? Que ce soit un genre de secrétaire ou de coach qui lui permette de fonctionner plus simplement au quotidien.
[M] : L'analogie de la béquille me parle : l'outil qui vient pallier une fonction déficiente par rapport à la norme et qui nuit à la vie sociale. Ça semblerait un usage plus que légitime.
[A] : Oui, je pense que c'est un truc à explorer sérieusement. Si je réfléchis aux limites, je pense que l'idéal serait des IA de type agent — qui peuvent activer spontanément des fonctions, pas juste produire du texte. Par exemple, une IA avec une fonction de gestion d'agenda pour quelqu'un qui a un TDA/H. Avoir un agent qui puisse agir sur différents supports pour venir en soutien de la personne au quotidien.
Le double standard physique/psychique
[A] : Un patient a une jambe cassée, un déficit physique : on n'a pas de scrupule à dire qu'il faut une prothèse, une béquille. Ça paraît juste normal. Et je me dis : pourquoi est-ce que ça devrait être différent si on sort des fonctions motrices ? Pour des fonctions cognitives, des fonctions de mémoire, des fonctions émotionnelles, pourquoi ce serait une mauvaise chose d'utiliser des béquilles ?
[M] : Toi, tu as une perception de ce qui fait que ce n'est pas aussi fluide ?
[A] : Tu te casses un bras, on met un plâtre, c'est normal. Dire à la personne « non, tu dois prendre sur toi, gérer ta douleur, ne pas bouger ton bras, c'est une histoire de volonté, prendre un plâtre c'est de la facilité » — c'est absurde. Et pourtant, c'est un peu le discours qu'on entend pour le psychique : « T'es dépressif, t'as qu'à te bouger, c'est juste une histoire de volonté. » Il y a beaucoup plus de jugement, cette idée que c'est un manque de volonté, de la paresse.
[M] : J'entends souvent la crainte d'une dépendance à l'IA, alors qu'on aurait du mal à dire « tu es dépendant de ton plâtre ». Ça me renvoie à la théorie du monde juste de Lerner : si on fait à peu près ce qu'il faut, tout va bien aller — donc si ça ne va pas, c'est qu'on ne veut pas assez. Et il y a cette distinction forte entre troubles physiques et psychiques, probablement liée à notre vision dualiste cartésienne.
Embodiment et cognition incarnée
[A] : En ce moment, je travaille sur un chapitre sur l'expérientiel. L'objectif, c'est d'amener le patient à ressentir, à avoir une expérience émotionnelle corrective. C'est une expérience qui n'est pas uniquement cognitive, elle est aussi incarnée dans le corps. Le fait de provoquer par une technique psychothérapeutique un changement dans le ressenti corporel, dans l'intéroception, ça a un effet transformatif.
[A] : Il y a pas mal d'études qui montrent qu'on n'est pas qu'un cerveau et un corps déconnectés. Toutes les perceptions qu'on a de notre corps font partie de l'encodage mémoriel, notamment l'encodage émotionnel. En pratique clinique, on retrouve ça chez beaucoup de patients : le biais de raisonnement émotionnel — « parce que je ressens quelque chose, c'est vrai ». « J'ai peur, donc c'est la preuve du danger. »
[M] : Damasio a écrit L'Erreur de Descartes justement pour pointer le rôle des émotions. Et Varela redéfinit la cognition de manière beaucoup plus générale, à l'intérieur d'un organisme. Ça nous remet dans la matière.
L'IA au quotidien : recherche et écriture
[M] : Est-ce que tu as une utilisation de l'IA pour toi ?
[A] : Je me sers de l'IA comme d'un secrétaire, un assistant. Je fais mes recherches sur PubMed, je télécharge l'article, je le donne à ChatGPT et je lui demande un résumé simplifié. Ça me permet de voir si le contenu me correspond. Après, je ne vais pas forcément toujours aller plus loin — des fois j'ai suffisamment dans le résumé. Parfois, si j'ai un doute, je vais vérifier.
[A] : Je suis président de l'IFTS et j'anime une newsletter mensuelle de veille bibliographique. Je me sers de ça pour cette veille. Il est sorti un article d'Arnoud Arntz qui met à jour le protocole de reparentage — c'est un gros morceau, 15 pages en anglais. Lire tout l'article plus faire une synthèse pour la diffuser aux étudiants — ça m'aurait pris une journée entière. Je l'ai donné à ChatGPT, en deux minutes il m'a fait un résumé clair. J'ai été vérifier les infos, ça m'a pris une demi-heure.
[M] : Ce que tu dis en creux, c'est que ça permet de tellement simplifier certaines tâches que du coup, on les fait au lieu de ne pas les faire.
Limites créatives et frustrations
[A] : Je vais être plus mitigé sur l'utilisation de l'IA pour ce qui est créatif. Je sens que l'IA est très forte pour reformuler des choses déjà existantes. Par contre, quand j'avais des idées de concepts, j'ai essayé de lui faire réfléchir — souvent j'étais un peu frustré. Plus de 50 % du temps, je trouve ça quand même intéressant. Mais quand la synthèse n'existe pas, que c'est moi qui la crée, je trouve que c'est pas satisfaisant.
[A] : J'aime beaucoup faire des liens entre différents domaines. Ma première approche c'était la thérapie analytique reichienne, j'ai fait de l'hypnose, de l'EMDR, de la TCC, de la thérapie des schémas, de la psycho positive. J'essaye toujours de voir les endroits où on utilise des mots différents pour parler des mêmes concepts, de faire une synthèse. Et c'est là où ChatGPT a du mal quand cette synthèse n'existe pas déjà.
[M] : C'est intéressant qu'on ait, sur une même chose, deux expériences différentes. C'est le cœur du sujet : la perception. Une même IA, suivant l'utilisation, le contexte, ne donne pas les mêmes choses.
[A] : Je pense qu'il y a une bonne part liée à la manière dont je pose la question. J'ai une vision assez claire de ce que je veux, et je ne prends pas assez le temps de lui expliquer mon intention. Des fois, je crée un nouveau chat en lui disant de partir de zéro. Et là, j'ai des résultats meilleurs, parce qu'il ne se cantonne plus à ce que j'ai l'habitude de travailler.
L'épisode du livre sur le chair work
[A] : J'avais fini d'écrire mon livre, j'étais tout content. J'ai copié mon texte dans ChatGPT et je lui ai demandé de faire une révision. Il me fait un truc laudatif, la liste de ce qui marche bien. Et puis la liste de tout ce qu'il faut changer : « Il faut que tu mettes beaucoup plus de protocoles bien cadrés, il faut que tu donnes des cas cliniques avec des scripts bien définis. »
[A] : Ça m'a mis un petit coup de blues. Je me suis dit : est-ce que j'ai fait fausse route ? Et ça m'a pris un moment pour me rendre compte qu'en fait, non. C'est pas ce que je veux pour ce livre. C'est pas moi. Mon idée, c'était de transmettre une grammaire. Et puis après, avec cette grammaire, une fois qu'on sait comment faire des phrases, on peut créer.
[M] : C'est la question essentielle : pour quelle raison on fait les choses ? L'IA se cale sur ses données d'entraînement — on était déjà très dans les protocoles avant l'IA. Mais l'enjeu c'est : ça a un sens pour moi.
[A] : Cette difficulté n'est pas spécifique à l'IA. Je suis en contact avec un éditeur. Je pense que quand je lui enverrai le manuscrit, les retours seront les mêmes que ceux de ChatGPT. L'IA suit une mode, une habitude.
[A] : Et du coup, je me dis que probablement, j'aurais dû lui expliquer tout ça : c'est quoi mon intention, qu'est-ce que je veux faire avec ce livre. Mon erreur, clairement, ça a été de ne pas lui dire tout ce que je viens de te dire.
Le double numérique et l'immortalité
[A] : Ce que je trouverais génial, ce serait de créer un modèle numérique de ma personnalité. Une IA à qui je donne toutes mes préférences, mes avis, mes idées, ma manière de réfléchir, mes rêves. Un modèle qui puisse faire ce genre de travail en se basant sur tout ça.
[M] : L'utilité pour toi, ce serait de maintenir une espèce de vibration, de note de référence ? Comme un accordage ?
[A] : Oui. Et j'ai grandi baigné dans la SF — mes parents avaient plus de 2000 bouquins de science-fiction. L'idée de transférer une conscience, si on considère que notre cerveau est un support biologique d'information — ce ne serait pas déconnant d'envisager qu'on puisse créer un Arnaud dématérialisé. Il n'y aurait peut-être pas le ressenti biologique, l'embodiment serait peut-être plus compliqué. Mais ce serait une forme d'immortalité.
[A] : Ce serait un genre de back-up. Tout ce qui fait notre essence — nos idées, nos convictions, nos rêves, nos vulnérabilités — ça pourrait subsister aussi longtemps qu'il y a de l'électricité dans un disque dur. On pourrait imaginer des implants qui rétablissent la fonction perdue après un AVC. Doubler un patient Alzheimer avec ça. Et pour le deuil : si je perds ma femme, si je peux toujours parler avec elle, l'expérience de la mort serait complètement différente.
[M] : Est-ce que ce n'est pas déjà ce qu'on fait quand on prend l'écharpe d'une personne aimée pour chercher son parfum ? Quand on regarde un album photo ? C'est convoquer l'esprit de ce qui a été.
Éthique et pharmakon
[A] : Ça me fait penser : à partir du moment où on utilise l'IA pour pallier des déficits, dans quelle mesure est-ce que c'est une bonne chose ? Est-ce qu'un être humain qui n'aurait plus à vivre le deuil, ça serait bénéfique ? Notre humanité serait peut-être aussi dans le fait d'affronter certaines choses difficiles. Des fois affronter la douleur, la peine, la perte. À quel point ça nous rend dépendants de l'outil ? La frontière est mince.
[A] : Moi je pense que c'est comme tout. L'IA, ce n'est pas quelque chose de fondamentalement bon ou mauvais. Tout dépend de ce qu'on en fait. Plutôt que d'être dans une approche basée sur le bien, le mal, il faut remettre de la nuance. Se poser la question : quelle utilité j'en ai, comment je m'en sers, est-ce que ça me fait du bien, est-ce que j'en ai le bon dosage ?
[M] : Il y a un philosophe, Bernard Stiegler, qui rappelait cette notion de pharmakon : une même chose peut être poison ou remède suivant le dosage et le contexte. C'est la démarche même de l'éthique. L'éthique, c'est un processus, pas une check-list.
[A] : Merci de m'avoir proposé cet échange. Ce sont des sujets dont j'aime bien parler. J'aime bien cette manière d'aborder les choses : ne pas être dogmatique, prendre du recul, et des fois accepter qu'il y a des trucs qu'on ne sait pas.
[M] : L'humilité...
[A] : L'humilité épistémologique. Rester humble vis-à-vis de ce qu'on sait, de ce qu'on pense savoir.
[M] : Magnifique conclusion.
Transcription générée par whisper-medium + pyannote, éditée pour la lisibilité.
Interview réalisée le 11 février 2026.