Béatrice Pérez-Dandieu

Témoignage soignant

Béatrice Pérez-Dandieu, psychologue clinicienne et formatrice

« L'IA a vite compris que le boulot de l'Adulte Sain, c'était de protéger l'Enfant Vulnérable. » — Une spécialiste de la thérapie des schémas raconte comment l'IA prolonge le travail thérapeutique entre les séances.

Béatrice Pérez-Dandieu est psychologue clinicienne, praticienne certifiée EMDR et thérapeute des schémas certifiée ISST. Fondatrice du CEFTI, elle a formé plus de 1 800 professionnels à la thérapie des schémas en France. Elle utilise l'intelligence artificielle au quotidien — pour la formation, la traduction, la création de contenus pédagogiques. Mais c'est dans le prolongement du travail thérapeutique que ses usages deviennent les plus éclairants : images de reparentage générées par IA, lettres de l'Adulte Sain à l'Enfant Vulnérable, coaching comportemental entre les séances.

Le parcours de Béatrice est celui d'une clinicienne qui intègre. Formée à la thérapie familiale, aux Interventions Orientées Solutions, à l'EMDR avec David Servan-Schreiber, elle a travaillé en addictologie avant de se tourner vers la thérapie des schémas. C'est en constatant que l'EMDR soignait les traumas mais pas les problématiques d'attachement qu'elle a exploré cette approche, jusqu'à devenir formatrice et superviseure certifiée ISST.

L'IA comme encyclopédie : quand la curiosité s'amplifie

Son premier contact avec l'IA a été pragmatique : rédiger des mails, préparer des synopsis de formation, créer des images pour ses PowerPoint. Puis l'outil est devenu un levier d'apprentissage. Ses formations internationales étant en anglais, l'IA lui a permis de traduire en direct, de synthétiser, et surtout de comprendre en profondeur ce qui lui échappait.

« Quand j'étais enfant, ma mère m'avait acheté des encyclopédies. J'adorais aller un peu au hasard et découvrir des choses que je ne connaissais pas. Dans l'IA, je retrouve un peu la même chose : quand un domaine me plaît, je peux aller chercher plus loin. »

Cette trajectoire répond à une crainte récurrente : à force de déléguer à l'IA, ne risque-t-on pas de perdre des compétences cognitives ? Chez Béatrice, c'est l'inverse qui s'observe : la facilité d'accès a stimulé sa curiosité et élargi ses apprentissages. Loin de l'abrutissement, l'IA a joué le rôle d'un déclencheur de sérendipité.

Quand l'IA prolonge le reparentage

C'est dans le domaine thérapeutique que les usages de Béatrice deviennent les plus éclairants pour les cliniciens. En thérapie des schémas, le reparentage consiste à revisiter des scènes du passé en imagerie, où le thérapeute — ou l'Adulte Sain du patient — vient protéger l'Enfant Vulnérable. Ce travail se fait en séance, mais que se passe-t-il entre les séances ?

Depuis quelques mois, Béatrice observe que certains de ses patients utilisent l'IA générative d'images — notamment Gemini — pour créer une représentation visuelle de leur Adulte Sain prenant dans ses bras l'enfant qu'ils étaient.

« Au début, ils me disaient "ça ne me fait rien", parce que je pense qu'ils avaient honte. Alors je leur ai demandé de me montrer l'image, et moi je leur ai dit "mais c'est quand même touchant". Et ils m'ont répondu : "Oui, ça me fait du bien de l'avoir. Ça me rappelle qu'elle est en sécurité." »

L'image générée ne remplace pas le travail d'imagerie en séance. Elle le prolonge : un support visuel concret qui maintient la connexion avec l'Adulte Sain entre les rendez-vous. Un objet transitionnel numérique.

La lettre de l'Adulte Sain : quand l'IA fait pleurer

Deux patients de Béatrice ont poussé l'expérience plus loin. Ils ont transmis à ChatGPT les enregistrements audio de leurs séances d'imagerie, puis lui ont demandé d'écrire une lettre de l'Adulte Sain à leur Enfant Vulnérable.

« Ils m'ont confié que cela les avait profondément touché que quelqu'un les comprenne, certains en ont pleuré. »

Béatrice analyse le mécanisme avec précision clinique : l'IA n'est pas empathique. Ce qui se passe, c'est que l'enregistrement d'imagerie contient déjà tout le matériau thérapeutique — l'empathie du thérapeute, la vulnérabilité du patient, la protection de l'Adulte Sain. L'IA identifie ces éléments et les restitue sous forme écrite.

« L'IA a vite compris que le boulot de l'Adulte Sain, c'était de le protéger. Elle voit bien l'Enfant Vulnérable et elle dit : "Tu es vulnérable, tu es là, mais maintenant tu n'es plus tout seul parce que moi je suis là avec toi et je te protège." En fait, elle fait un petit résumé, mais elle appuie là où il faut appuyer. »

Le stigma de l'IA : une donnée clinique

Béatrice pointe un phénomène que peu de cliniciens ont nommé : la honte liée à l'utilisation de l'IA. Ses patients minimisent initialement l'effet émotionnel des images de reparentage, non pas par indéférence, mais par peur du jugement. « Il y a plein de gens qui ont peur de passer pour des idiots parce que, finalement, utiliser l'IA, ça voudrait dire qu'eux ne sont pas capables de réfléchir. »

Son observation la plus originale concerne les différences de genre. En formation, elle constate que les femmes parlent plus facilement de l'effet émotionnel des images, tandis que les hommes montrent l'image sans commenter l'émotion. Elle avance une hypothèse :

« Je me demandais si, pour les femmes, utiliser l'IA ne venait pas les titiller sur le stéréotype que les femmes seraient moins intelligentes que les hommes. Se servir de l'IA confirmerait ça. Alors que les hommes auraient le droit d'aller sur l'IA, mais s'en servir pour générer une photo de leur enfant vulnérable, c'est un peu trop. »

L'IA comme activateur de menace du stéréotype : voilà une piste de recherche inattendue. Si la représentation de l'IA est connotée « technoscientifique » et donc « masculine », son utilisation pourrait réveiller des schémas précoces différents selon le genre.

L'IA comme coach entre les séances : potentiel et limites

Certains patients de Béatrice utilisent ChatGPT pour se faire accompagner entre les séances : plans d'action personnalisés, exercices de respiration, programmes d'activité physique. L'IA propose même des plans thérapeutiques structurés. Béatrice n'y voit pas une concurrence :

« Je travaille beaucoup sur les "petits pas" entre les séances. Du coup, je n'ai plus à me tracasser sur les petits pas, parce que c'est eux qui les font. Quand ils reviennent, c'est eux qui ont envie de m'en parler ou pas. »

Mais c'est dans les limites de cet accompagnement que l'apport clinique de Béatrice devient le plus précieux. Elle raconte le cas d'un patient qui avait progressé grâce à un programme généré par l'IA, avant de tout arrêter brusquement. « Ça ne sert à rien tout ça », dit-il. En repartant sur un travail d'imagerie, Béatrice découvre que ce patient, enfant, arrivait premier de sa classe, mais que sa mère ne venait jamais à la remise des prix — et le giflait pour une chemise sale le jour où il ramenait ses récompenses.

Même quand il gagnait les premiers prix, ça ne servait à rien. Alors se soigner et avancer, au bout du bout, ça ne va servir à rien non plus.

Ce cas illustre une réalité clinique fondamentale : l'IA peut créer des effets positifs, mais ces effets sont intégrés dans la dynamique psychique globale de la personne. Un schéma précoce activé peut défaire en une seconde ce que des semaines de coaching ont construit. C'est là que le thérapeute est irremplacable : il voit ce que l'IA ne peut pas voir.

Ce que ce témoignage nous apprend

Le témoignage de Béatrice Pérez-Dandieu est celui d'une clinicienne qui ne théorise pas l'IA mais qui l'observe sur le terrain. Ses patients utilisent l'IA pour prolonger le travail thérapeutique — images de reparentage, lettres compassionnées, plans d'action — et ces usages produisent des effets émotionnels réels. Mais ces effets ne sont pas magiques : ils s'inscrivent dans une dynamique psychique où les schémas précoces peuvent à tout moment reprendre le dessus.

Sa contribution la plus originale est d'ordre clinique : le stigma lié à l'usage de l'IA ne constitue pas seulement un phénomène sociologique, mais une véritable donnée thérapeutique à prendre en compte dans l'accompagnement.

De plus, les schémas précoces du patient influencent autant l'efficacité du recours à l'IA que les performances techniques de l'outil lui-même. Autrement dit, ce n'est pas uniquement la qualité technologique qui conditionne la réussite du dispositif, mais la manière dont il résonne avec l'histoire relationnelle et les modes de fonctionnement du patient.

Témoignage recueilli le 19 février 2026. Béatrice Pérez-Dandieu exerce en libéral à Bordeaux et dirige le CEFTI (organisme de formation en thérapie des schémas).

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Ce témoignage fait partie de notre série sur les usages de l'IA en santé mentale. Vous souhaitez partager votre expérience ?