Présentation et parcours
[M] : Béatrice, merci d'être là pour cette interview. Est-ce que tu veux bien commencer par te présenter et décrire un peu ton parcours ?
[B] : Je suis psychologue clinicienne à la base. Je me suis formée à la thérapie familiale, aux Interventions Orientées Solutions. Dans les années 2000, je me suis formée avec David Servan-Schreiber à l'EMDR, dont je suis praticienne certifiée. En travaillant en addictologie, je me suis aperçue que l'EMDR soignait les traumas mais pas les problématiques d'attachement — c'est ce qui m'a amenée vers la thérapie des schémas.
[B] : En 2007, j'ai commencé à travailler avec Géraldine Tapia, chercheuse à l'université de Bordeaux. Nous avons mené des études montrant que l'EMDR seule ne faisait pas baisser la consommation de drogues. C'est en introduisant la thérapie des schémas et le travail d'imagerie — le thérapeute prenant soin de l'enfant vulnérable, reconstruisant les scènes du passé — qu'on a observé un déclin de l'addiction.
[B] : En 2021, j'ai fait venir Eckhard Roediger et Arnoud Arntz. Leur approche m'a ouvert une porte extraordinaire. Depuis, je suis thérapeute certifiée ISST, en cours de certification superviseur. Parallèlement, j'ai fondé le CEFTI pour enseigner la thérapie des schémas en France. Nous avons formé plus de 1 800 personnes et certifié environ 200 professionnels.
La découverte de l'IA : de l'administration à la formation
[M] : Comment as-tu découvert l'IA et qu'est-ce qui t'a attirée avec ces outils ?
[B] : Au début, c'était le B.A.-BA : j'avais un mail à rédiger, je n'avais pas envie de l'écrire trop long, je le mettais dans l'IA et elle me le reformulait. Petit à petit, pour la formation, je m'en suis servie pour les synopsis : programmes heure par heure, objectifs pédagogiques. Pourquoi perdre du temps à faire ça ? Après, je valide, je corrige, je vérifie.
[B] : Mes formations internationales étant en anglais, l'IA m'a servi à traduire pratiquement en direct, à faire des synthèses. Quand je ne comprenais pas quelque chose, je remettais le passage dans l'IA en disant « peux-tu m'expliquer clairement et me donner des exemples ? » Ça m'a permis de comprendre en profondeur et même d'aller chercher des études supplémentaires.
[M] : Ce que tu décris, c'est une trajectoire où la facilité apportée par l'IA t'a amenée à développer ta curiosité, plutôt qu'à perdre des compétences.
[B] : J'ai un peu un problème de dopamine, il me faut tout le temps de la stimulation. Dans l'IA, je retrouve un peu ce que je vivais enfant avec mes encyclopédies : aller au hasard, découvrir des choses. Ça me pousse à être plus curieuse. En revanche, je suis devenue un peu plus paresseuse pour la mise en forme : un tableau, maintenant, je ne le fais pas moi-même.
L'IA personnalisée : style et images
[M] : Tu utilises quelles IA ?
[B] : J'ai la version payante de ChatGPT. J'aime bien parce qu'il me connaît. Des fois, il me fait un texte un peu sec, je lui dis « fais plus comme moi » et il réécrit avec mon style. Il a compris que je préfère quelque chose de chaleureux, pas trop officiel. Et je lui ai aussi dit d'arrêter avec les superlatifs.
[B] : J'aime bien lui faire faire des images pour mes PowerPoint. Au début, il me faisait des images bibliques, dorées. Maintenant, il comprend que je préfère des dessins d'enfants, colorés et chaleureux.
[M] : ChatGPT n'a pas un style figé auquel il faut s'adapter : toi, tu lui donnes des instructions et ça s'adapte à tes préférences.
L'image de reparentage : quand l'IA prolonge le travail d'imagerie
[B] : Depuis septembre, pas mal de patients me disaient qu'ils allaient sur Gemini pour générer une image d'un adulte prenant dans ses bras l'enfant qu'ils étaient. J'ai vu pas mal d'images comme ça. Ça prolonge le travail d'imagerie entre les séances.
[M] : Ça permettait de prolonger le reparentage par une image concrète, là où en séance on fait des choses en imagination. Quels étaient leurs retours ?
[B] : Au début, ils me disaient « ça ne me fait rien, c'est juste rigolo ». Quand je leur ai demandé de me montrer l'image et que je leur ai dit que c'était touchant, ils ont fini par admettre : « Oui, ça me fait du bien de l'avoir. Ça me rappelle qu'elle est en sécurité. »
[M] : La honte se rattachait-elle à l'émotion vulnérable ou à l'utilisation de l'IA ?
[B] : À l'utilisation de l'IA. Il y a beaucoup de gens qui disent que ce n'est pas correct, que c'est américain, que c'est polluant. Et puis, beaucoup ont peur de passer pour des idiots. C'est là que je leur dis : quelqu'un qui est idiot et qui utilise l'IA, il est toujours idiot.
Le stigma de l'IA et les stéréotypes de genre
[M] : Ce que tu pointes, c'est qu'il y a déjà un stigma par rapport à l'utilisation de l'IA. Ce stigma pourrait empêcher de communiquer sur l'effet positif.
[B] : Il y a peut-être aussi le côté enfant vulnérable. Les femmes me racontent plus cet effet émotionnel que les hommes. Je me demandais si, pour les femmes, ça ne venait pas les titiller sur le stéréotype que les femmes seraient moins intelligentes. Se servir de l'IA confirmerait ça. Alors que les hommes auraient le droit d'aller sur l'IA, mais s'en servir pour prendre soin de leur enfant vulnérable, c'est un peu trop.
[M] : L'IA comme activateur de menace du stéréotype ! C'est une excellente question de recherche.
[B] : En formation, quand je demande « Qui est bon en maths ? », j'ai 90 % de femmes dans la salle et trois ou quatre lèvent le doigt. Les stéréotypes sont là : les filles ne seraient pas bonnes en maths, alors que les études montrent le contraire.
La lettre de l'Adulte Sain générée par IA
[B] : Deux patients ont mis leurs enregistrements d'imagerie dans ChatGPT. Je leur avais parlé du fait qu'on pouvait s'écrire des lettres en tant qu'enfant vulnérable et adulte sain. L'IA leur a écrit une lettre en tant qu'adulte sain à leur enfant.
[M] : Et ça leur a fait quoi ?
[B] : Ils m'ont dit qu'ils avaient pleuré. Ça les avait touchés. C'est-à-dire que quelqu'un les comprenne.
[M] : Ils se sont sentis compris par l'IA. Je sais que ça fait beaucoup de débats sur les notions d'empathie, être compris alors que l'IA n'est pas une vraie personne. Mais en tout cas, ce que tu dis, c'est que ça provoque un vrai effet chez les patients.
[B] : L'IA n'est pas du tout empathique, ce n'est pas le propos. Dans l'audio d'imagerie, il y a de l'empathie, il y a l'Enfant Vulnérable et l'Adulte Sain qui le protège. L'IA a vite compris que le boulot de l'Adulte Sain, c'était de le protéger. Elle fait un résumé, mais elle appuie là où il faut appuyer.
[M] : Il y a un matériau thérapeutique qui sert de graine, et l'IA fait pousser cette graine.
L'IA comme coach entre les séances
[B] : Certains patients vont plus loin. L'IA leur propose un plan thérapeutique avec des exercices de respiration, de la marche. Ils peuvent construire tout un programme pour aller mieux. On me dira que ce serait mieux avec un coach, mais le coach coûte 80 euros de l'heure et on le voit une fois par mois.
[M] : Comment tu perçois ça en tant que leur thérapeute ? Concurrence, complémentarité... ?
[B] : Ce n'est pas une concurrence. Je travaille beaucoup sur les « petits pas » entre les séances. Du coup, je n'ai plus à me tracasser, parce que c'est eux qui les font. Quand ils reviennent et me disent qu'ils n'ont pas suivi le programme, c'est très intéressant : on peut travailler sur ce qui les en empêche.
Un cas clinique : quand les schémas résistent au coaching
[B] : Un patient avait tout ce qu'il fallait, il allait vraiment mieux. Et puis il est revenu et il n'allait pas mieux. Il m'a dit qu'il avait arrêté : « Ça ne sert à rien tout ça. » En repartant sur une imagerie, on découvre qu'enfant, il arrivait premier de la classe, mais sa mère n'était pas venue à la remise des prix. Et le jour où il lui amène tous ses prix, elle lui donne une gifle parce qu'il avait sali sa chemise. Même quand il gagnait, ça ne servait à rien. Alors se soigner, au bout du bout, ça ne va servir à rien non plus.
[M] : Ça révèle que l'IA va déclencher des effets, mais ces effets sont intégrés dans la dynamique psychique globale. C'est là qu'il y a besoin d'un psy avec une vision plus globale.
Limites de l'IA et discernement
[B] : L'IA n'a pas d'empathie, elle n'est pas humaine, elle ne sait que ce qu'on lui amène. Elle peut aider, mais elle peut aussi dire n'importe quoi pour te faire plaisir. C'est vrai aussi qu'elle est très américaine, que ça dépense beaucoup d'énergie, que ça va supprimer certains métiers. Mais est-ce que c'est intéressant comme métier, par exemple compulser des documents ? C'est une question à se poser.
[B] : Mes patients sont souvent des psychologues, des psychiatres. Ils ne se sentent pas menacés — ils ont peut-être en partie tort, d'ailleurs. Les médecins ont conscience que l'IA fait mieux qu'eux pour certains diagnostics comme détecter un cancer du sein, par exemple[1]. La plupart des psychologues avec qui je discute disent ne pas l'utiliser : ils sont intéressés mais ne voient pas trop ce que ça va leur amener.
Projets futurs : ateliers de résilience
[B] : Je prépare des ateliers de résilience — conscience de soi, régulation émotionnelle, force mentale, biais cognitifs, coping, sociabilité, communication, optimisme. Quand le CPF les validera, je les rénoverai en intégrant de l'IA pour les rendre plus ludiques, plus pédagogiques. Je travaille aussi sur un Serious Game avec l'École Nationale Supérieure de Cognitique.
[M] : Ces ateliers s'adressent aux professionnels et aussi aux patients qu'ils vont accompagner ?
[B] : Oui. Les gens que je vais former auront tout gratuitement, pourront s'entraîner et le faire faire à leur public. Roediger l'a confirmé : le groupe marche encore mieux que l'individuel en thérapie des schémas.
Le discernement comme boussole
[M] : Un mot de la fin ou un conseil pour des collègues ?
[B] : Il faut être éveillé et ne pas utiliser l'IA comme source unique. Je la vois comme un outil qui m'aide à réaliser ce que j'ai envie de faire, plutôt que comme un outil qui fait tout à ma place. Si je n'ai pas de motivation et d'idée, il ne se passe rien. Si je lui dis « écris-moi un texte sur la thérapie des schémas », ce sera sans goût. Mais si je lui donne plein de détails, il va me faire un texte qui n'est pas mal — qu'il faudra quand même corriger.
[M] : Ton témoignage illustre bien ça : c'est toi qui es à l'origine de la réflexion, de la curiosité. L'IA s'adapte au cadre que tu lui donnes.
[B] : C'est ça, le discernement. Quand tu regardes les réseaux sociaux, si tu n'as pas de discernement, c'est n'importe quoi. Et moi, je demande toujours les sources, et quand il me les donne, je vais les vérifier.
[1] Certains de ces diagnostics reposent sur des IA spécialisées en imagerie médicale (mammographie, dermatologie, ophtalmologie), et non sur des modèles de langage (LLM) comme ChatGPT. Ce sont des systèmes d'IA de nature très différente.
Transcription générée par whisper-medium + pyannote, éditée à l'aide de Claude pour la lisibilité.
Interview réalisée le 19 février 2026.