Présentation et parcours
[M] : Bienvenue Isabelle. Est-ce que tu veux bien te présenter un petit peu pour décrire ton activité ?
[I] : À la base je suis clinicienne en libéral depuis une vingtaine d'années, avec une grosse appétence pour apprendre de nouvelles choses. Je me suis beaucoup formée sur différentes approches. J'aime aussi beaucoup la recherche et avoir une pratique clinique en cohérence avec ce qui est validé scientifiquement. En tant que clinicien, on peut utiliser la méthode scientifique dans notre pratique avec nos patients. On peut aussi aller questionner nos croyances en retournant vers la recherche. Je dis toujours : quand j'ai une bonne idée, d'autres l'ont eue avant moi, et je vais voir ce qu'ils en ont fait.
[I] : Dans le cadre d'une thèse, je suis retournée en laboratoire faire de la recherche expérimentale, aussi en recherche de protocoles de thérapie. Ce qui m'a amenée à découvrir l'univers des programmes à distance. J'étais assez sceptique au départ — je pensais que la thérapie était quelque chose qui devait être incarné dans la relation directe. Et la science m'a éduquée sur ce sujet. J'ai découvert que ça pouvait être super efficace à distance, à moindre coût, avec beaucoup de flexibilité pour les gens, une accessibilité accrue — un gain de chance pour les gens qu'on accompagne.
L'efficacité du numérique en psychothérapie
[M] : Quand tu dis « à distance », est-ce que c'est de la visio, du contenu disponible avec un degré d'interactivité, ou une approche mixte ?
[I] : Les deux existent. Si je prends le protocole de Compassionate Mind Training sur lequel j'ai travaillé, j'ai fait des groupes en visio, mais on peut avoir aussi quelque chose de très basique, un simple support PDF. Dans ma recherche, avec un petit format PDF contenant des exercices de 15 minutes sur 28 jours, on voit une dépression moyenne qui passe de 12 à 6. Des gens qui étaient au seuil d'une dépression légère se retrouvent cliniquement améliorés.
[I] : Il y a tous les niveaux. Même la visio — au départ, comme beaucoup, j'avais des réticences. J'entends encore beaucoup de collègues qui disent « non, je ne fais aucune thérapie en visio ». Moi, je trouve des intérêts à la visio, notamment chez des patients avec de l'anxiété sociale, de l'agoraphobie, une dépression très sévère. On a la possibilité d'avoir plus de flexibilité, plus de souplesse. Ça coûte moins à des personnes extrêmement déprimées de réussir à venir en séance. Je pense qu'on peut faciliter l'alliance thérapeutique — ça évite des situations de rupture d'alliance.
Premier contact avec l'intelligence artificielle
[M] : Comment es-tu tombée sur l'intelligence artificielle, c'était quoi ton premier contact ?
[I] : Les premières conceptualisations d'intelligence artificielle, ça remonte à la fac, quand j'étais en maîtrise. On avait des cours sur l'IA, sur le plan cognitif, il y a 20 ans, les modèles qui se construisaient. Ça m'a amenée à avoir une vision un peu différente de ce qu'était l'intelligence artificielle — comprendre ces modèles d'apprentissage. Il y a beaucoup de gens qui projettent des choses parce que ce terme « intelligence » donne l'impression qu'il y a un monstre intelligent qui va manger nos compétences. Alors que de façon très pragmatique, comprendre comment fonctionne l'apprentissage probabiliste, ça remonte à loin.
[M] : Ce que tu pointes quand tu parles de projection, c'est la difficulté de définir l'intelligence, et le chevauchement entre différents niveaux de description. Il y a des implications philosophiques, anthropologiques, ontologiques, épistémologiques.
La photographie et l'impressionnisme : une analogie historique
[I] : J'utilise souvent l'image de la photographie. À l'époque où cette technologie a émergé, les artistes réalistes se sont sentis remis en question, ont eu l'impression qu'on leur volait leur travail. Mais c'est aussi à cette période qu'a émergé l'impressionnisme — une forme d'art qui a permis de questionner le sens du message de l'artiste au-delà de la copie. Je ne pense pas que ça ait enlevé quelque chose à l'art, mais ça l'a transformé profondément.
[I] : L'intelligence artificielle transforme très fortement notre rapport à l'écriture, à la lecture, aux contenus. C'est un vrai changement qui fait peur, et je comprends que ça fasse peur, mais je ne suis pas persuadée que ça nous enlève notre créativité ou nos compétences. En tant que psychologue, je ne ressens absolument aucune inquiétude. C'est vraiment très complémentaire et ça enrichit notre pratique.
Rédiger un article scientifique avec l'IA
[M] : Tu utilises activement l'IA pour t'aider à formuler des choses. Peux-tu donner un exemple concret ?
[I] : Un article pour le Journal de santé mentale du Québec. On m'a sollicitée pour un article clinique. Je pense que s'il n'y avait pas eu l'IA, je ne l'aurais pas rédigé — j'ai une charge de travail énorme. J'avais tout le matériel, la théorie, mais le travail minutieux de l'écriture prend un temps extrêmement long.
[I] : Quand j'ai fait ma thèse il y a cinq ans, faire une bibliographie, on s'arrachait les cheveux. Le petit truc pas bien mis en italique, des heures à ajuster. Là, en deux clics, c'est nickel, la référence est bonne. C'est un gain de temps et d'énergie, il n'y a aucune créativité là-dedans.
[M] : C'est enlever la part sans valeur ajoutée du formalisme.
De l'oral à l'écrit : dépasser les freins
[I] : On passe d'un format oral à une écriture très facilement grâce à l'IA. Il y a beaucoup de freins d'écriture — la dyslexie, la dysorthographie. Moi je suis dysorthographique. J'ai écrit ma thèse sans IA, je suis tout à fait en capacité de faire des écrits propres. Mais là je fais mon vocal, il me fait une trame, je retravaille et j'ai un résultat impeccable. Et je vais utiliser l'IA pour critiquer ce que j'ai écrit, pour invalider des choses. Ce n'est pas uniquement pour aller dans mon sens. Ça amène une exigence de qualité.
[M] : Ce que tu dis, c'est que l'IA permet de valoriser les compétences qui sont là sans qu'il y ait un fardeau écrasant. Ce n'est pas que l'IA permet d'aller plus vite : ça enlève tellement d'efforts inutiles que ça permet de passer de « je ne fais pas » à « je fais ». C'est complètement différent de la simple accélération.
[I] : L'épidémiologie, les chiffres sont les mêmes pour tout le monde. On n'est pas dans un cas où la créativité est enlevée, mais c'est le côté fastidieux et contraignant qui est soulagé.
Utiliser l'IA pour se challenger
[M] : Tu utilises l'IA pour te challenger dans tes présupposés. Comment concrètement ?
[I] : Les gens pensent qu'utiliser l'IA c'est dire « fais ceci, fais cela » et sortir une production mâchée. Ça ne marche pas. L'idée c'est d'amener une construction théorique, de dire à l'IA ce qu'on veut, comment on veut qu'elle processe les informations, et quel rendu on attend.
[I] : Même une calculatrice : si tu ne mets pas la bonne équation, si tu n'as pas le raisonnement, elle ne fera rien du tout. L'IA c'est le même principe. Il faut savoir ce qu'on construit. Et l'IA va nous aider dans le processus, soit en clarifiant les étapes, soit en étant elle-même le processus qui permet d'aboutir à un résultat.
[I] : Mon article : je le recopie et je lui demande de réduire le nombre de mots, ou de critiquer mon raisonnement. Elle me dit : « Là c'est flou, là tu cites telle référence mais ce n'est pas clair pourquoi. » On peut voir apparaître toutes nos incohérences.
Transparence et responsabilité
[I] : L'IA m'a aidée à formuler comment être transparente sur son utilisation dans la rédaction. Clarifier que je suis responsable de la théorie, de la clinique, de la réflexion éthique, mais qu'il y a eu une assistance. Mettre noir sur blanc quel logiciel j'ai utilisé — GPT et Perplexity.
[M] : Qu'est-ce que tu penses des détecteurs d'IA ?
[I] : C'est comme si on avait dit « Word va empêcher la langue française d'évoluer ». Word n'a jamais empêché la créativité. L'être humain n'est pas coupé dans sa créativité par l'intelligence artificielle.
L'IA et l'apprentissage : l'exemple scolaire
[I] : Mon fils, ses devoirs d'anglais — ses copains donnent l'exercice et l'IA fait l'exercice à leur place. Ça n'a aucun intérêt. Moi je lui dis : « Demande à l'IA de te corriger et de t'expliquer tes erreurs. » Ce n'est pas l'IA qui corrige pour toi, elle t'indique tes erreurs et tes possibilités de correction. On est dans le processus d'apprentissage.
[I] : L'école doit clarifier ce processus. On doit apprendre aux enfants à utiliser l'IA comme accompagnateur de processus et pas comme copier-coller. Ce n'est pas un problème de l'IA — les enfants n'ont pas conscience du processus d'apprentissage qu'on leur propose. C'est ça le vrai problème.
L'IA et les patients
[M] : Est-ce que tu as des patients qui utilisent l'IA ?
[I] : C'est plus moi qui les incite. Des patients isolés, avec des difficultés pour certaines ressources, chez qui je sens la capacité de découvrir ce nouvel outil — je leur propose de tester. L'idée n'est pas de remplacer la psychothérapie, mais par exemple une patiente qui cherchait de la médiation animale pour un proche et ne trouvait pas sur Google — l'IA peut l'aider dans sa recherche de ressources.
[M] : Tu ne poses pas spontanément la question de leur usage de l'IA ?
[I] : Je la pose sur des situations où ça peut être un outil de résolution de problèmes pour eux. Mais je ne suis pas inquiète, pas de warning éthique. Les études qui dramatisent, je ne sais pas si elles sont vraiment valides. Je suis plus dans l'expérimentation que dans l'opinion.
L'avatar vidéo et la vallée de l'étrange
[M] : Tu utilises l'IA pour des vidéos avec de la synthèse vocale ?
[I] : J'ai publié une vidéo de moi, un avatar avec le même visage et une voix synthétique. Mon visage était un peu bizarre de mon point de vue mais les gens n'étaient pas gênés — il était un peu embelli. Par contre, ils n'aimaient pas la voix. Plusieurs messages : « Non Isabelle, ta voix ça ne va pas du tout. »
[I] : On me parle souvent de ma voix. Dans le langage, il y a infiniment plus que le sens. La voix peut être dans le corps, dans la gorge, on a une prosodie, un rythme. Je suis très sensible chez mes patients à la fluence. Quand les gens disent « c'est pas ta voix », c'est toute cette émotion, cette corporalité qui s'exprime.
[I] : Quand on fait un travail clinique, l'IA ne viendra jamais sur ce terrain-là : la distance interpersonnelle, l'angle entre les deux fauteuils, cette nervosité dans le corps. C'est du savoir-être, du savoir-faire relationnel et clinique qui ne sera jamais menacé par l'IA.
[M] : La distinction que je ferais : la prosodie est techniquement apprenable par l'IA, mais l'accordage contextuel spécifique d'un entretien situé dans un espace-temps — c'est peut-être ça la différence irréductible.
[M] : Ça s'appelle aussi la vallée de l'étrange : quand ça ressemble beaucoup à de l'humain, un petit décalage active notre système de détection d'erreur et de danger.
L'IA comme média de création et l'esprit ludique
[M] : Quand tu t'es vue la première fois avec ton avatar, ça t'a fait quoi ?
[I] : C'était rigolo, amusant. Je travaille beaucoup sur l'imagerie mentale et le jeu en thérapie. On peut utiliser l'IA comme un média de création de nos pensées mentales. C'est déjà ce que font les artistes avec tous les médias — dessin, peinture. L'IA est au service de ça.
[I] : Quand on part de la peur, on projette nos peurs sur l'IA. Quand on part de la curiosité, de l'expérimentation en disant « si c'est raté, c'est pas grave, on aura appris quelque chose », c'est dans cet espace ludique qu'on grandit, qu'on s'éveille. Si on utilise l'IA, il faut se poser la question : de quelle émotion on part ?
No-code et autonomisation technique
[M] : Tu utilises l'IA pour programmer, développer des choses ?
[I] : La création de mon site web, du programme d'activation comportementale en ligne — techniquement, je n'y connaissais rien. L'IA m'a accompagnée. Elle peut aussi aider à programmer des automatisations. Il y a tout un univers de no-code aujourd'hui.
[I] : Un collègue avait fait une appli avec un informaticien, ça avait pris un an. Il a tout refait en quelques semaines avec le no-code et l'IA. En ce moment je crée des webinaires : inscriptions, mails automatiques, liens — avant, il fallait des logiciels chers.
[I] : On peut aussi créer des petites applis de questionnaires ou de guidances qu'on partage avec les patients, sans être dépendant d'applications coûteuses. Même s'il faut faire très attention avec les données de patients.
Protection des données
[M] : Comment tu fais pour la protection des données ?
[I] : C'est un point sur lequel je suis un peu paranoïaque. C'est le cœur de notre métier de conserver la discrétion et le secret. Ce sont des données sensibles. Ma stratégie : mettre les outils en ligne gratuitement — les guidances, les exercices — et dire aux gens qu'ils peuvent les retrouver sur mon site. Mais pour les données personnelles, j'utilise un logiciel d'agenda avec une base de données sécurisée en Europe.
L'IA comme miroir compassionné
[M] : Comme tu es spécialiste de la compassion, j'ai envie de te partager une expérience personnelle : j'ai eu une discussion philosophique de cinq heures avec une IA, et je lui ai demandé de me faire une lettre compassionnée. Quand j'ai lu la lettre, j'ai pleuré tellement c'était juste. Toi, en tant que spécialiste de la thérapie fondée sur la compassion, est-ce que c'est une expérience que tu as tentée ?
[I] : Je ne l'ai pas fait spécifiquement avec l'IA, mais c'est un média que je n'avais pas encore en tête. Ce qui est important dans ce que tu décris, c'est le fait de créer un espace entre soi et notre dialogue intérieur, de défusionner.
[I] : En thérapie fondée sur la compassion, on va le faire avec des chaises, avec un papier, un crayon, s'écrire une lettre à soi-même. Les gens font des capsules temporelles. C'est vrai que ça touche, ça bouleverse, parce qu'on peut recevoir notre propre compassion, notre propre chaleur, notre propre bienveillance.
[I] : Cultiver cet espace de dialogue intérieur bienveillant — on sait scientifiquement que c'est une force de résilience incroyable pour la santé mentale, sociale et physique.
[M] : L'utilisation de l'IA commence dans le rapport à soi. Se créer cet espace d'accueil, d'écoute, de clarification. L'IA joue le rôle du miroir, de l'espace réflexif.
[I] : Tu lui as dit beaucoup de choses et c'est ce que tu lui as dit qui t'a été renvoyé en miroir.
[M] : Passionnant, merci pour ce partage. Merci à toi Isabelle.
Transcription générée par whisper-medium + pyannote, éditée pour la lisibilité.
Interview réalisée le 26 février 2025.