Au congrès IFTS 2025, Matthieu Ferry — psychologue clinicien et fondateur du présent site — présente l’analyse de centaines de pages de conversations entre ses patients et des IA. Ce qu’il découvre bouscule les certitudes : des patients qui se dévoilent plus à ChatGPT qu’à leur thérapeute, des insights cliniques inaccessibles en séance, et la question vertigineuse d’un possible reparentage par l’IA. Récit d’une intervention qui a fait réagir la salle.
Matthieu Ferry est psychologue clinicien, formé en thérapie des schémas et en TCC, et fondateur d’IA-Psy. Son parcours est atypique : avant la psychologie, il a fait un master en mathématiques — où il a découvert les systèmes dynamiques complexes et les fractales — puis un master en informatique en 1996, frôlant une thèse en intelligence artificielle sur la vie artificielle. Vingt-cinq ans plus tard, les technologies qu’il avait étudiées arrivent à maturité.
Son intervention au congrès IFTS, devant un public de thérapeutes des schémas, mêle données cliniques, démonstration méthodologique et réflexion philosophique. Le ton est franc, parfois provocateur, toujours ancré dans la pratique.
Le constat : vos patients utilisent déjà l’IA
Matthieu commence par un sondage à main levée. La majorité des thérapeutes présents a eu au moins un patient qui a avoué utiliser l’IA pour ses problèmes psychologiques. L’impression rapportée par les patients est majoritairement favorable.
« ChatGPT, lui, il ne me juge pas. » « L’IA me comprend mieux que mon mari. » « C’était dimanche à 2h du matin. J’ai demandé à Claude. » « J’ai fait 9 ans de thérapie, mais là l’IA m’a débloqué un truc. Ça a changé ma vie. »
Mais il y a l’autre versant. Des patients qui se sentent « devenir addicts ». Des conseils parfois dangereux. Et ce constat troublant : Matthieu entend plus souvent « l’IA m’a changé la vie » que « mon psy m’a changé la vie ».
L’usage de l’IA comme « psy de poche », c’est déjà là. Qu’on le veuille ou pas. La question n’est plus « faut-il s’y intéresser ? » mais « comment encadrer, sécuriser, et peut-être optimiser ? »
Analyser les conversations patients-IA : une mine d’or clinique
Matthieu a examiné trois conversations de plus de cent pages chacune, échangées entre trois patientes et des chatbots. Pour les analyser, il s’est aidé de l’IA elle-même — « Inception », comme il le résume : l’humain utilise l’IA pour analyser l’usage de l’IA.
Pourquoi s’intéresser à ces conversations ? Parce qu’elles contiennent quelque chose que la séance ne contient pas : un degré de dévoilement supérieur. Les patients disent à l’IA des choses qu’ils ne disent pas à leur psy — parce qu’il n’y a pas la charge de « vais-je être jugé ? », pas le souci de « est-ce que je vais blesser mon thérapeute ? ».
« Avec ChatGPT, je dis des trucs que je ne dis pas à mon psy. Parce que ce n’est pas un humain, je n’ai pas la charge mentale de savoir si je vais être jugé. Je peux y aller. »
L’analyse quantitative d’une conversation révèle 705 échanges, 85 000 mots, un ratio de verbosité massivement déséquilibré en faveur de l’IA, et beaucoup de demandes de validation. L’analyse qualitative est plus subtile — et c’est là que la méthodologie devient intéressante.
Le piège quantitatif-qualitatif : une leçon méthodologique
Matthieu partage un écueil important pour tout clinicien qui voudrait utiliser l’IA comme outil d’analyse. Quand on demande une analyse quantitative à l’IA, elle génère un programme informatique classique — des règles rigides qui comptent les occurrences de formulations prédéfinies. C’est grossier, et on ne bénéficie pas de l’intelligence du modèle.
Conseil pratique
Ne mélangez jamais analyses quantitatives et qualitatives dans une même séquence de conversation avec l’IA. Le quantitatif sera traité avec des « vieux programmes » pas intelligents. Séparez les deux, et pour le qualitatif, utilisez un processus itératif avec des référentiels théoriques explicites.
La bonne approche, selon Matthieu : un processus itératif et séquentiel. On définit des étapes, chaque étape produit un livrable intermédiaire exploité par la suivante. On indique les référentiels théoriques — Jeffrey Young, schémas précoces inadaptés, besoins humains fondamentaux — pour que l’IA active les réseaux sémantiques pertinents.
Quand Claude refuse d’analyser : le garde-fou éthique
Un moment cocasse et révélateur : au milieu de son travail d’analyse, Matthieu charge une nouvelle version de Claude et lui soumet la conversation de sa patiente. L’IA refuse : « Il y a des problèmes éthiques. Je ne sais pas si Sandra est d’accord. »
Une IA qui fait des cours de déontologie à un psychologue. Le problème ? Matthieu n’avait pas précisé dans ce projet-là qu’il était psychologue clinicien et que la patiente avait donné son accord. Une fois le contexte posé, Claude accepte.
L’anecdote illustre un point fondamental : le contexte change tout. La même IA, avec la même question, ne répond pas pareil selon les instructions qu’elle a reçues.
Le « LLM Storming » : faire débattre les IA entre elles
Au-delà de l’analyse individuelle, Matthieu décrit une approche plus ambitieuse : le « LLM Storming », son néologisme pour un brainstorming entre IA. L’idée est d’utiliser plusieurs instances — voire plusieurs modèles différents (ChatGPT, Claude, Gemini, Grok) — pour aborder une même question clinique sous des angles multiples.
L’approche la plus puissante, qu’il nomme l’« agentification » : donner à chaque IA un rôle différent — Freud, Marshall Rosenberg, Jung — et les faire débattre autour des données du patient. Chaque rôle active des parties différentes du « cerveau » de l’IA, entraîné sur la quasi-totalité du texte produit par l’humanité.
« Imaginez 10 000 personnages qui se réfèrent à des sciences et des sagesses différentes, qui débattent pendant l’équivalent de 10 000 ans — en quelques secondes. C’est le vrai potentiel. On n’y est pas encore, mais on y arrive. »
Le transfert n’est pas le même : IA et thérapeute, complémentaires
Un échange avec la salle éclaire la dynamique patient-IA-thérapeute. Une des patientes de Matthieu lui annonce : « J’ai posé la même question à ChatGPT. Il m’a dit pas du tout la même chose que vous ! » En réalité, le contenu est identique — mais le transfert et l’investissement émotionnel, donc le résultat n’est pas le même.
Le thérapeute est devenu une figure d’attachement. La patiente déverse sur lui son trop-plein d’émotions, sa frustration. Le même message, délivré par l’IA, est reçu sans cette charge transférentielle. Les deux sont complémentaires.
« Moi, je me positionne plutôt en méta : c’est quoi l’enjeu pour la patiente quand elle me demande si je cautionne ce que l’IA lui a dit ? Je ne cherche pas à dire “c’est bien ou pas”. Je cherche à voir ce qui se passe pour elle. »
Un collègue dans la salle confirme : il retrouve le même phénomène avec les livres. Des patients qui disent « dans le bouquin, ils ne disent pas comme vous ». La bonne posture : ne pas entrer en concurrence, mais explorer ce que ça fait au patient. Que ce soit l’IA, un livre ou un autre psy, l’enjeu est dans la relation.
Reparentage par l’IA : la question qui dérange
Une participante soulève la question de l’attachement à l’IA, citant un podcast France Culture où un utilisateur décrivait une relation d’attachement avec son IA. La réponse de Matthieu ne recule pas devant la provocation.
« Pourquoi pas imaginer que l’IA fasse du reparentage partiel ? Est-ce que c’est grave ? Vos chats, est-ce que ça ne fait pas du bien ? Ce qui m’intéresse, c’est ce qui se passe chez la personne. Est-ce qu’elle se sent aimée ? Est-ce que ses schémas dysfonctionnels diminuent ? Oui ? Eh bien, n’est-ce pas le résultat souhaité ? »
La question du reparentage est au cœur de la thérapie des schémas. Le thérapeute offre une expérience émotionnelle correctrice — un « parentage partiel » qui compense les manques de l’enfance. Si l’IA peut y contribuer, même partiellement, la question éthique reste ouverte mais l’impact clinique mérite d’être étudié.
La crainte classique — la dépendance — est retournée : « On parle de dépendance comme risque, mais ça autonomise les personnes qui, autrement, sont dans l’impuissance et doivent attendre gentiment le prochain rendez-vous avec le psy. » Et l’analogie avec l’éducation : les études montrent que plus on a un bon parentage, plus on développe un tempérament résilient — pas l’inverse.
Schémas civilisationnels : quand l’IA percute notre identité métaphysique
L’intervention prend un tournant philosophique quand Matthieu pointe que l’IA ne menace pas seulement nos emplois, mais notre identité métaphysique. Dans le cadre du dualisme cartésien — la matrice culturelle de l’Occident — l’humain se définit par sa différence : il a des émotions, il comprend, il est créatif.
L’IA vient empiéter sur chacune de ces catégories. Elle reconnaît les émotions, produit un équivalent de compréhension, crée. Le stress que cela génère n’est pas seulement professionnel — il est existentiel. Et Matthieu propose un concept : il existerait des schémas civilisationnels, des croyances dysfonctionnelles partagées à l’échelle d’une société, avec leurs modes associés.
« Il y a peut-être des schémas civilisationnels, des schémas de société. Ce serait intéressant, une thérapie civilisationnelle. Je suis en train de creuser ça. »
L’effet du spectateur : pourquoi les thérapeutes doivent s’impliquer
L’argument central de Matthieu pour convaincre ses collègues de s’engager repose sur le dilemme du tramway et le bystander effect. Si les thérapeutes choisissent de ne pas s’impliquer en se disant « c’est mal, c’est sale, on n’y touche pas » — ils se donnent bonne conscience, mais l’effet est là : les patients utilisent l’IA de toute façon, sans encadrement.
Matthieu expose ensuite une méthodologie concrète permettant au psy et à son patient d’utiliser leur chatbot de façon constructive. Cette méthodologie fera prochainement l’objet d’une publication scientifique.
La balance à quatre plateaux : comparer avec l’existant
Face aux risques brandis par la salle — validation excessive, dépendance, absence de généralisation —, Matthieu rappelle systématiquement le point aveugle : le côté négatif du non-changement.
« Critiquons l’IA, mais en ayant en tête que l’existant est catastrophique. La troisième cause de décès, c’est les erreurs médicales et le manque d’accès aux soins. L’IA remplace plutôt l’absence de psy que le psy. »
Un collègue dans la salle rebondit : « On n’a pas mesuré nos propres erreurs en tant que thérapeutes. On ne les connaît pas. Peut-être que se confronter à quelqu’un — ou quelque chose — qui sait plus que nous sur le plan cognitif pourrait nous rendre plus humbles. »
Matthieu acquiesce : sur le cognitif pur, l’IA est déjà supérieure. Mais la différence irréductible, pour lui, c’est l’incarnation — le corps, le somatique, la présence. C’est là que réside la force spécifique du thérapeute humain.
Ce que cette intervention nous apprend
L’intervention de Matthieu Ferry au congrès IFTS 2025 ne propose pas un protocole clé en main. Elle fait quelque chose de plus fondamental : elle ouvre un espace de questionnement légitime au sein d’une communauté de praticiens. En montrant ses analyses, ses méthodes, ses doutes, et en accueillant les résistances de la salle, il modélise exactement l’attitude qu’il prône : curiosité ouverte, humilité, prudence sans paralysie.
Deux contributions émergent. D’abord, une méthodologie concrète : comment utiliser l’IA pour analyser les conversations patients-IA, avec les pièges à éviter et les bonnes pratiques. Ensuite, un cadre conceptuel ambitieux — les « schémas civilisationnels » — qui propose de penser l’impact de l’IA non pas seulement au niveau individuel, mais au niveau des croyances collectives.
La question finale reste ouverte : si l’IA peut contribuer au reparentage, à la régulation émotionnelle, à l’accès aux soins — et si le statu quo est aussi défaillant qu’on le sait — alors l’inaction est-elle vraiment la position la plus éthique ?
Intervention au Congrès IFTS 2025. Matthieu Ferry est psychologue clinicien, thérapeute des schémas, président de l’IFTS et fondateur d’IA-Psy. Publication en attente d’accord.