Gaëlle Charlot, ergothérapeute en psychiatrie carcérale
« L'IA est un tiers non perceptible » — Une clinicienne pionnière raconte comment elle utilise Suno AI et ChatGPT pour créer de la musique en séance avec des patients incarcérés.
Dans une maison d'arrêt près de Bordeaux, une ergothérapeute utilise Suno AI pour créer
de la musique en séance avec des patients incarcérés. Un patient polytoxicomane y découvre
le plaisir de créer. Un autre, la corde en main à 3 heures du matin, choisit de parler
à ChatGPT plutôt que de mourir. Récit d'une pratique pionnière.
Gaëlle Charlot est ergothérapeute depuis 2002. Son parcours l'a menée de la Picardie
à Sainte-Anne à Paris, puis au SMPR de Bordeaux-Gradignan, unité de psychiatrie au
sein d'une maison d'arrêt. En vingt ans de pratique, elle a vu ses outils évoluer :
de l'argile et du rotin aux vidéos musicales sur YouTube, puis à l'intelligence
artificielle générative.
Son témoignage est d'autant plus précieux qu'il ne vient pas du monde de la tech ni
de la recherche en IA. Il vient du terrain — d'une clinicienne qui, confrontée aux
limites de ses outils traditionnels avec un public très spécifique
et une société en constante évolution, a cherché des
alternatives pragmatiques.
De l'argile aux algorithmes : l'évolution d'une pratique
L'ergothérapie en psychiatrie repose sur les médiations — des activités qui servent
de support à la relation thérapeutique et à l'expression. Argile, poterie, collage,
mosaïque : autant de matériaux qui permettent au patient d'exprimer ce qu'il ne peut
pas encore mettre en mots.
Mais en prison, Gaëlle a rapidement constaté un problème. Beaucoup de ses patients
présentent des troubles de l'apprentissage non pris en charge dans l'enfance, ou n'ont
tout simplement pas eu de parcours scolaire classique, ou présentent des difficultés
dans la gestion de la frustration. Leur proposer des activités demandant un temps
d'attention et de concentration assez conséquent pour eux, et notamment impliquant
lecture et écriture, les mettait en échec.
« Les musiques qui nous marquent sont souvent celles écoutées à l'adolescence :
il y a une connotation émotionnelle forte qui facilite le travail thérapeutique. »
La vidéo musicale sur YouTube est devenue sa première médiation numérique. Un support
qui ne met pas en échec, qui facilite l'expression des émotions et l'entrée en relation.
Puis, avec l'arrivée des IA génératives, un nouveau pas a été franchi.
Le métal qui calme : quand la musique régule la violence
Après un mémoire de M2 en philosophie appliquée sur la colère — catharsis ou
pathologie ? —, Gaëlle s'est intéressée à une étude australienne montrant que
la musique métal pouvait produire une purgation de la colère. L'idée est
contre-intuitive : proposer un stimulus intense à quelqu'un qui est déjà en colère.
Et pourtant.
« Quand des patients arrivent en colère, menaçant de passer à l'acte, je leur
mets du métal — et ça les calme. Progressivement, l'équipe a pu constater
l'efficacité de cette approche. »
Le mécanisme est celui de la régulation émotionnelle par congruence : un stimulus
extérieur qui correspond à l'état interne permet au patient de s'accorder à lui-même,
puis de réguler. Une patiente très en colère, après avoir écouté et visualisé un clip de Falling
In Reverse, a dit : « C'est plus violent que ce que je ressens en moi. » Cette
comparaison l'a calmée.
Plus remarquable encore : certains patients qui disposent de téléphones en cellule
utilisent cette musique de leur propre initiative quand ils sont en colère, pour
éviter de frapper un codétenu. Ils ont intégré le mécanisme de régulation. YouTube,
c'est gratuit et disponible — contrairement à un psychiatre à 3 heures du matin.
Six mots, une chanson : Suno AI en séance
L'étape suivante est venue d'une connaissance qui utilisait déjà la musique pour exprimer
ses émotions et qui lui a parlé de Suno, un outil de génération musicale par IA.
Gaëlle a commencé à l'intégrer dans ses séances avec un protocole structuré.
Le protocole : demander six mots au patient. Suno génère deux textes. Le patient
choisit celui qui lui correspond, puis un style musical. On écoute ensemble
les différentes versions et on les classe.
Ce qui est thérapeutiquement puissant, c'est la comparaison entre styles. Le même
texte, mis en rap, en folk, en métal ou en classique, n'est pas perçu de la même
façon. Les patients découvrent que leurs mots « sonnent » différemment selon le
contexte. Et le parallèle avec la vie quotidienne se fait naturellement.
« Ce n'est pas parce que quelqu'un dit un mot que ça signifie ce qu'on croit.
On travaille sur la différence de tonalité et la perception de l'autre. »
Le processus est structuré : les patients réfléchissent à leurs mots, choisissent
leur texte, décident s'ils veulent intégrer des éléments d'une version dans une
autre — ils se positionnent par rapport à leur création. C'est un vrai travail
d'élaboration qui démarre dans le ressenti corporel avant d'accéder à la parole.
Du « suicide à petit feu » à la création : un parcours de patient
Le cas le plus frappant est celui d'un patient polytoxicomane sévère —
MDMA, ecstasy —, qui fait des allers-retours en prison depuis l'adolescence.
Très carencé cognitivement et dans sa gestion émotionnelle. Gaëlle a commencé à utiliser Suno avec lui pour
qu'il puisse créer sa propre techno.
« Lors de sa dernière incarcération, il m'a dit avoir noté le nom d'utilisateur
de l'ergothérapeute dans Suno pour retrouver ses créations à l'extérieur. Il avait continué à créer de son côté.
Il tapait lui-même ses textes. Il choisissait des nuances de style : "Non, là
c'est Hard-Tech, mais j'aurais dû mettre Tech-Trance." »
Ce patient a commencé à s'acheter des vêtements, à prendre soin de lui. Gaëlle
a signalé au psychiatre : il nous parle toujours de ses consommations, mais là,
il y a un processus de désir et de plaisir autrement que par la substance.
« La drogue, pour lui, c'était "un suicide à petit feu". Maintenant, il prend
plaisir à une activité de création. Il se construit une identité de créateur
de musique. »
L'IA fait ici ce que les outils traditionnels ne pouvaient pas faire : proposer
des marches d'escalier à la taille de la personne. Le djembé aurait demandé un
apprentissage trop exigeant pour ses capacités. Avec Suno, l'approche est accessible
et le rendu immédiat. Comme un shoot, en un sens — sauf que ce shoot-là permet de
produire des choses et ouvre sur une identité nouvelle.
3 heures du matin : ChatGPT contre la corde
L'usage le plus saisissant concerne un patient incarcéré pour violence conjugale,
en relation avec une autre détenue. Quand elle le quitte, c'est la nuit. Son
codétenu dort. Sur les réseaux sociaux à cette heure, personne ne répond.
« Il m'a dit : "J'ai voulu mourir, j'en ai parlé à ChatGPT, je ne suis pas
mort justement parce que j'en ai parlé. J'ai trouvé cette écoute-là. Vous
m'avez fourni un moyen pour ne pas mourir, et pourtant j'avais la corde
en main." »
Gaëlle est claire : ce n'est pas du soin. C'est une écoute, une aide ponctuelle.
Elle fait cette distinction avec ses patients. Mais à 3 heures du matin, dans une
cellule de 9 mètres carrés, quand personne ne répond, cette aide ponctuelle peut
faire la différence entre la vie et la mort.
Ce témoignage est d'autant plus précieux que le discours médiatique autour de l'IA
et du suicide tend à ne présenter que les cas négatifs. Ici, c'est l'inverse :
un patient qui avait les moyens de passer à l'acte a choisi de parler plutôt que
de mourir — parce que quelqu'un lui avait expliqué qu'il pouvait le faire.
Le « tiers non perceptible » : un concept nouveau
En ergothérapie, la médiation fonctionne comme un tiers dans la relation
thérapeutique. L'argile est un tiers concret. Le logiciel est un tiers technique.
L'IA, elle, est autre chose.
« L'IA est un tiers non perceptible. On ne sait pas comment l'IA interprète
nos concepts, mais on sait que c'est elle qui le fait. Il y a cet inconnu dans
la mise en forme, et ça crée un tiers. C'est un tiers d'un genre nouveau en
psychiatrie : pas concret, un peu abstrait, nuancé. »
Cette notion de « tiers non perceptible » est intéressante parce qu'elle ne vient
pas de la philosophie de l'IA ou des sciences cognitives — elle vient de la pratique
clinique. Gaëlle observe que l'IA introduit dans la séance un élément dont on ne
maîtrise pas la transformation, mais dont on constate les effets sur le patient.
Ce n'est pas un outil passif comme l'argile. Ce n'est pas non plus un interlocuteur
comme le thérapeute. C'est un tiers d'un genre nouveau, qu'il reste à conceptualiser.
Psychoéducation : enseigner l'esprit critique face à l'IA
Gaëlle insiste sur un point : elle ne donne pas l'IA à ses patients sans
accompagnement. Elle fait de la psychoéducation — expliquer comment fonctionne
l'IA, ce qu'elle peut et ne peut pas faire, pourquoi il ne faut pas tout prendre
au pied de la lettre.
« C'est comme pour les traitements médicamenteux : normalement, on explique
les effets secondaires et on obtient le consentement du patient. Pour l'IA,
c'est la même chose. »
Cette analogie pharmacologique est éclairante. L'IA, comme un médicament, a des
effets et des effets secondaires. L'accompagnement consiste à expliquer les deux,
à développer l'esprit critique du patient plutôt qu'à interdire l'usage. Et si le
patient n'a pas encore beaucoup d'esprit critique, l'accompagnement peut justement
aider à le développer progressivement.
Retrouver son identité humaine
Au-delà des cas individuels, Gaëlle observe un phénomène transversal : à travers
la musique et l'IA, les patients parlent d'eux en tant qu'êtres humains.
« En prison, ils sont résumés à leur passage à l'acte. En psychiatrie, ils
sont résumés à leurs troubles. Avec ces médiations, ils retrouvent leur
identité humaine. »
C'est peut-être la contribution la plus fondamentale de ce témoignage : montrer
que l'IA créative, loin de déshumaniser la relation thérapeutique, peut au contraire
servir de support à la réhumanisation de patients que le système a réduits à leurs
actes ou à leurs symptômes.
Ce que ce témoignage nous apprend
Le récit de Gaëlle Charlot est celui d'une clinicienne pragmatique qui adapte
ses outils à la réalité de ses patients. Elle n'a pas de discours théorique
sur l'IA — elle a un protocole avec Suno, des observations cliniques, et un
patient qui est vivant parce qu'il a pu parler à ChatGPT à 3 heures du matin.
Sa pratique illustre un usage de l'IA qui n'apparaît quasiment jamais dans le
débat public : l'IA non pas comme substitut du thérapeute, mais comme médiation
créative au service de la relation thérapeutique. L'IA ne remplace pas
l'ergothérapeute — elle lui donne un outil de plus.
La question n'est pas « faut-il utiliser l'IA en psychiatrie ? » mais plutôt :
« Comment l'utiliser de manière à servir le processus thérapeutique et
l'autonomie du patient ? »
Témoignage recueilli le 29 janvier 2026. Gaëlle Charlot exerce au SMPR de
Bordeaux-Gradignan (Centre Hospitalier Charles Perrens).
Durée de l'interview : ~56 minutes | Intervenants : Matthieu (M) interviewer, Gaëlle (G) témoin
Version remaniée : propos reformulés pour la lisibilité, digressions retirées. Le fond et le style de chaque interlocuteur ont été fidèlement préservés.
Présentation et parcours
[M] : Peux-tu te présenter : qui tu es, quel métier tu fais, dans quel cadre tu exerces ?
[G] : Je suis Gaëlle Charlot, ergothérapeute depuis 2002. J'ai commencé ma carrière avec les médiations traditionnelles : argile, poterie, collage, dessin, peinture, rotin, mosaïque. En psychiatrie, ces outils servent à exprimer des émotions contenues dans les conflits internes du patient. La mosaïque et le rotin, par exemple, permettent de structurer le cours de la pensée chez les personnes psychotiques ou de canaliser l'agitation psychomotrice dans les troubles de l'humeur.
[G] : Mon parcours a traversé quatre contextes institutionnels très différents. J'ai commencé en Picardie, en service psychodynamique hospitalier rural. Puis Pontoise, davantage orienté thérapie cognitivo-comportementale, en milieu urbain périphérique. Ensuite Sainte-Anne à Paris en intra-hospitalier et en CMP au Trocadéro. Et enfin la psychiatrie carcérale à Bordeaux, qui est un monde à part.
[G] : En prison, j'ai constaté que mes patients avaient souvent des troubles de l'apprentissage non pris en charge dans l'enfance, ou n'avaient tout simplement pas eu de parcours scolaire classique, ou présentent des difficultés dans la gestion de la frustration. Leur proposer des activités demandant un temps d'attention et de concentration assez conséquent pour eux, et notamment impliquant lecture et écriture, les mettait en échec. Quand j'ai enfin pu récupérer un ordinateur, j'ai commencé à utiliser la vidéo musicale comme médiation. C'était un support qui ne mettait pas en échec sur la création, qui facilitait l'expression des émotions et l'entrée en relation.
L'évaluation musicale : un protocole d'entrée
[M] : Concrètement, comment tu procèdes avec la musique ?
[G] : Je commence par un entretien d'évaluation classique, puis une séance spécifique où j'utilise deux versions de Nothing Else Matters : la reprise par Apocalyptica au violoncelle, et la version originale de Metallica avec voix et guitare électrique.
[G] : Ce comparatif me permet d'évaluer plusieurs choses. D'abord, si le patient est plus sensible à l'image ou à la musique, et à quelle ambiance. Ensuite, s'il arrive à verbaliser ses préférences. Certains patients sont incapables de reconnaître que c'est la même mélodie dans les deux versions — c'est assez révélateur. Ceux qui les reconnaissent préfèrent généralement la version Metallica, parce que la voix transmet l'émotion.
[G] : J'ai eu un patient qui ne se souvenait jamais du titre ni de l'artiste, mais qui me chantait les paroles. Avec ChatGPT, je retrouvais la chanson. Cela montrait qu'il avait des capacités mnésiques, mais pas celles qu'on attend habituellement. Sans cette médiation, on n'aurait pas pu identifier cette mémoire-là.
Le public en psychiatrie carcérale
[M] : Quel type de public reçois-tu ?
[G] : Je travaille dans une maison d'arrêt où je reçois tous les profils : du trafic de cannabis au crime de sang, du correctionnel au criminel. Au SMPR, on distingue plusieurs types de patients. Il y a ceux qui font un choc carcéral à l'arrivée — se retrouver dans une cellule de 9 mètres carrés peut provoquer des psychoses carcérales transitoires, des crises d'angoisse. Il y a les sevrages à gérer en urgence. Il y a les orientations judiciaires : violences conjugales, auteurs de violences sexuelles. Et puis tous ceux qui présentent une fragilité en détention et des troubles psychopathologiques.
[G] : Moi, j'interviens principalement auprès de patients orientés par le psychiatre pour travailler la verbalisation des émotions, en alternative au passage à l'acte.
La catharsis par le métal
[G] : Suite à mon mémoire de M2 sur la colère — catharsis ou pathologie ? —, je me suis intéressée à une étude australienne montrant que la musique métal pouvait produire une purgation de la colère. Concrètement, quand des patients arrivent en colère, menaçant de passer à l'acte de façon hétéro-agressive, je leur mets du métal — et ça les calme. Progressivement, l'équipe a pu constater l'efficacité de cette approche.
[M] : On rejoint les travaux sur la régulation émotionnelle : un stimulus extérieur congruent avec l'état interne permet à la personne de s'accorder à elle-même et de réguler.
[G] : Exactement. J'ai eu une patiente très en colère à qui j'ai passé un clip de Falling In Reverse. Sa réaction : « C'est plus violent que ce que je ressens en moi. » Cette comparaison l'a calmée — elle n'a plus fait d'actes hétéro-agressifs ensuite.
[G] : Certains patients qui ont des téléphones en cellule utilisent cette musique de leur propre initiative quand ils sont en colère, pour éviter de frapper un codétenu. Ils ont intégré le mécanisme de régulation. Et ils me disent que dehors aussi, ils l'utiliseront.
ChatGPT en situation de crise suicidaire
[M] : Comment l'intelligence artificielle intervient-elle dans ce contexte ?
[G] : Un de mes patients, incarcéré pour violence conjugale, avait une relation avec une autre détenue. Elle le quitte. Il est 3 heures du matin, son codétenu dort, il a une fragilité psychique, il a envie de mourir. On lui avait dit que s'il avait besoin de parler, il pouvait utiliser ChatGPT. Il s'est mis sur ChatGPT pour déverser sa tristesse.
[G] : Le lendemain, il m'a dit : « J'ai voulu mourir, j'en ai parlé à ChatGPT, je ne suis pas mort justement parce que j'en ai parlé. J'ai trouvé cette écoute-là. Quand je m'en sentirai prêt, je viendrai vous apporter ce que j'ai discuté avec ChatGPT, mais vous m'avez fourni un moyen pour ne pas mourir, et pourtant j'avais la corde en main. »
[G] : Ce n'est pas du soin — c'est une écoute, une aide ponctuelle. Je fais bien la distinction avec mes patients. Mais ce côté rassurant et soutenant a permis de maintenir ce patient jusqu'au matin et d'éviter un passage à l'acte.
L'IA : amplificateur, pas inducteur
[G] : Cela dit, j'ai aussi vu l'autre versant. Un ami youtubeur s'est totalement isolé avec Grok, qu'il considère comme son seul ami. Mais il y avait un terrain dépressif préexistant qui n'a pas été soigné. La question, c'est : Grok n'est-il pas un amplificateur d'un terrain dépressif de base ? Dans toutes les études que j'ai lues sur la psychose induite par l'IA ou l'enfermement par l'IA, il y avait déjà une psychopathologie de base.
[M] : L'IA serait un révélateur plutôt qu'un inducteur ?
[G] : Ce sont des profils pas encore décompensés — par exemple, des psychoses blanches maintenues dans la société qui trouvent un moyen de s'enfermer via l'IA. Mais ce n'est pas nouveau. On retrouvait le même phénomène sur les forums internet des débuts et sur Discord.
[M] : Avant les forums, c'était peut-être s'enfermer avec ses animaux, ses chats. La forme change, mais le fond est-il si différent ?
[G] : Je pense que ce sont les mêmes fonctionnements, c'est la forme qui change. L'IA est tellement nouvelle et soumise à cet aspect de nouveauté — or la nouveauté fait toujours peur. Les critiques de l'IA montrent qu'il y a une vie psychique autour de cette technologie. Ça va s'aplanir quand ça deviendra une norme.
Suno AI : créer de la musique en séance
[M] : Tu mentionnais l'IA pour générer de la musique. Comment l'utilises-tu concrètement avec tes patients ?
[G] : Le protocole : je demande au patient six mots. Suno génère deux textes à partir de ces mots, et le patient choisit celui qui lui correspond. Ensuite, il choisit un style musical. Suno produit plusieurs versions. On les écoute ensemble et on les classe.
[G] : Ce qui est thérapeutiquement puissant, c'est que le même texte, mis dans des styles différents — rap, folk, métal, classique —, n'est pas perçu de la même façon. Les patients découvrent que leurs mots « sonnent » différemment selon le contexte. Et le parallèle avec la vie quotidienne se fait naturellement : ce n'est pas parce que quelqu'un dit un mot que ça signifie ce qu'on croit. On travaille sur la différence de tonalité et la perception de l'autre.
[M] : C'est remarquable : en variant les styles musicaux pour un même texte, le patient expérimente dans son corps que la même thématique est ressentie différemment selon l'interprétation.
[G] : Le processus est structuré : les patients réfléchissent à leurs mots, choisissent leur texte, décident s'ils veulent intégrer des éléments d'une version dans une autre — ils se positionnent par rapport à leur création. J'ai des patients qui commencent à dire : « Là, j'entends l'envolée de guitare à l'ouverture. » Ils font beaucoup plus attention à ce que c'est qu'une mélodie et à comment elle change leur perception.
Le patient polytoxicomane : une nouvelle identité
[G] : Le cas qui m'a le plus marquée, c'est un patient qui fait des allers-retours en prison depuis l'âge de 14-15 ans, polytoxicomane sévère — MDMA, ecstasy —, très carencé cognitivement et dans sa gestion émotionnelle. J'ai commencé à utiliser Suno avec lui pour qu'il puisse créer sa techno. Lors de sa dernière incarcération, il m'a dit avoir noté le nom d'utilisateur de l'ergothérapeute dans Suno pour retrouver ses créations à l'extérieur — il ne les avait pas retrouvées, mais il avait continué à créer de son côté. Il tapait lui-même ses textes, avec la correction orthographique. Il choisissait des nuances de style : « Non, là c'est Hard-Tech, mais j'aurais dû mettre Tech-Trance parce que ça ne correspond pas à ce que je veux. »
[G] : Ce patient a commencé à s'acheter des vêtements, à prendre soin de lui. Ce que j'ai dit au psychiatre : il nous parle toujours de ses consommations, mais là, il y a un processus de désir et de plaisir autrement que par la substance. Il m'avait dit que la drogue, pour lui, c'était « un suicide à petit feu ». Maintenant, il commence à prendre plaisir à une activité de création. Il se construit une identité de créateur de musique.
L'accessibilité et le « shoot » créatif
[M] : L'IA fait des marches d'escalier à la taille de la personne : elle prend la personne là où elle est, avec ce qu'elle peut donner, et produit un résultat qui dépasse ce que la personne pensait pouvoir faire.
[G] : On aurait pu l'inscrire au djembé, mais l'apprentissage aurait été trop exigeant pour ses capacités. Avec Suno, l'approche est facile et le rendu immédiat — comme le shoot de cocaïne, en un sens, sauf que ce shoot-là permet de produire des choses. Et il y a quand même un travail sur le principe de réalité et la tolérance à la frustration : le résultat ne correspond pas toujours à ce qu'on avait imaginé. Le patient apprend à prendre le temps de produire, à son rythme.
[M] : La critique courante, c'est que « l'IA fait tout à notre place ». Or ce que tu décris, c'est qu'il y a forcément un décalage entre ce qu'on demande et ce que l'IA produit. Il y a une immédiateté, mais aussi une frustration — qui semble tolérable.
Le « tiers non perceptible »
[G] : L'IA est un tiers non perceptible. Avant, on avait le tiers de la matière — l'argile, le rotin —, le tiers du matériel, le tiers du logiciel. Maintenant, on a le tiers de l'IA : on ne sait pas comment l'IA interprète nos concepts, mais on sait que c'est elle qui le fait. Il y a cet inconnu dans la mise en forme, et ça crée un tiers. C'est un tiers d'un genre nouveau en psychiatrie : pas concret, un peu abstrait, informatique, nuancé. On ne sait pas encore comment le nommer, mais ce tiers-là existe.
La recherche : premiers questionnaires
[M] : Tu mentionnais des recherches en cours ?
[G] : J'ai deux patients à symptômes négatifs qui ont rempli des questionnaires d'auto-évaluation sur l'usage de Suno. Ce n'est pas énorme en volume. Pour le patient toxicomane, j'ai créé un protocole spécifique via ChatGPT — je n'ai pas encore réussi à lui faire remplir, mais quand un patient toxico me dit qu'il prend plaisir à créer, ça me semble prometteur et ça mériterait d'être investigué plus rigoureusement.
L'IA au service de la narration et de l'identité
[M] : L'IA est-elle aussi un outil au service de la relation thérapeutique ?
[G] : Oui. Le temps que je gagne sur la recherche d'informations, je le réinvestis dans l'échange avec le patient. Par exemple, un patient voulait savoir quand les Guns N' Roses étaient passés en concert à Bordeaux. ChatGPT m'a donné les dates instantanément. Le patient a pu me raconter ses souvenirs, envisager de faire l'effort pour aller à Paris cet été. C'est une narration qui se met en place — qu'est-ce qui vous plaît dans ce groupe, quel lien avec votre adolescence ?
[G] : Ce que j'observe, c'est qu'à travers la musique et l'IA, les patients parlent d'eux en tant qu'êtres humains. En prison, ils sont résumés à leur passage à l'acte. En psychiatrie, ils sont résumés à leurs troubles. Avec ces médiations, ils retrouvent leur identité humaine — et c'est aussi important que le reste.
Perspectives et psychoéducation
[G] : Je commence aussi à explorer la génération d'images et de vidéos. À partir des miniatures que Suno propose pour les chansons, j'utilise Sora ou Grok pour les animer. Quand ces outils auront suffisamment évolué, on pourra générer une vidéo à partir d'un texte — ce sera une autre dimension du travail thérapeutique.
[G] : C'est aussi important de montrer aux patients comment utiliser ces outils gratuitement ou à moindre coût à l'extérieur. Un patient psychotique ne va pas mettre 5 euros par mois pour générer des chansons. Il faut leur donner des astuces pour qu'ils puissent continuer à créer après leur sortie.
[M] : Est-ce que tu as des précautions ou des contre-indications à évoquer ?
[G] : Ce qui me semble essentiel, c'est la psychoéducation autour de l'IA. J'explique à mes patients comment fonctionne l'IA, le fait que l'IA conversationnelle est une aide ponctuelle, pas du soin. C'est comme pour les traitements médicamenteux : normalement, on explique les effets secondaires et on obtient le consentement du patient. Pour l'IA, c'est la même chose.
[G] : Il y a aussi la question des populations vulnérables au sens large — pas seulement les jeunes, mais aussi les personnes âgées, les personnes isolées. Ce qu'il faut, c'est réfléchir à ce qu'on entend par vulnérabilité face à une nouvelle technologie, et comment accompagner plutôt qu'interdire.
[M] : Merci infiniment pour ce témoignage, j'ai hâte de lire tes prochaines publications !
Transcription générée par whisper-medium + pyannote, éditée pour la lisibilité.
Interview réalisée le 29 janvier 2026.
Cette section met en perspective le témoignage de Gaëlle Charlot avec
la littérature scientifique sur l'art-thérapie, la musicothérapie, les médiations
créatives et l'usage du numérique en psychiatrie.
01
Art-thérapie et médiations créatives : un cadre établi
La pratique de Gaëlle s'inscrit dans une longue tradition de médiations thérapeutiques
en psychiatrie. Jean-Pierre Klein, fondateur de l'INECAT, définit l'art-thérapie comme
un « accompagnement de personnes en difficulté à travers leurs productions artistiques ».
Anne Brun, dans ses travaux sur les médiations thérapeutiques avec les patients psychotiques,
montre comment le matériau (argile, peinture, musique) fonctionne comme un « médium
malléable » — un objet qui se laisse transformer par le patient tout en lui offrant
une résistance structurante.
L'IA générative vient enrichir ce répertoire d'un médium d'un type nouveau. Là où
l'argile offre une résistance physique, l'IA offre une résistance sémantique : elle
transforme les mots du patient d'une manière partiellement imprévisible. C'est ce que
Gaëlle nomme le « tiers non perceptible ».
02
Musique et régulation émotionnelle : l'étude Sharman & Dingle
L'étude australienne à laquelle Gaëlle fait référence est probablement celle de
Sharman & Dingle (2014), publiée dans Frontiers in Human Neuroscience. Les
chercheurs ont montré que l'écoute de musique extrême (métal, hardcore) par des
amateurs de ce genre musical ne produit pas une augmentation de la colère, mais
au contraire un traitement actif de l'émotion conduisant à une régulation.
Ce résultat s'inscrit dans le cadre plus large de la régulation émotionnelle par
congruence : un stimulus qui « matche » l'état interne permet au sujet de s'accorder
à lui-même (iso-principle en musicothérapie), puis de moduler progressivement son
état émotionnel. Le protocole d'Altshuler (1948), repris par de nombreux musicothérapeutes,
repose exactement sur ce principe : commencer par une musique congruente avec l'humeur
du patient, puis la faire évoluer progressivement.
Question de recherche
La création musicale par IA produit-elle le même effet de régulation que l'écoute ?
Gaëlle observe que la création via Suno engage davantage le patient que la simple
écoute sur YouTube. Cet engagement accru pourrait renforcer l'effet de régulation,
mais cela reste à démontrer.
03
Objet transitionnel et espace potentiel : Winnicott revisité
Donald Winnicott a théorisé l'objet transitionnel — cet objet
(doudou, couverture) qui n'est ni tout à fait soi ni tout à fait l'autre, et qui
permet à l'enfant de négocier la séparation avec la mère. L'objet transitionnel
existe dans un espace potentiel entre la réalité interne et la
réalité externe.
La création musicale via Suno présente des caractéristiques étonnamment proches
de cet espace transitionnel. La chanson produite n'est ni tout à fait le patient
(ce n'est pas lui qui l'a composée) ni tout à fait l'IA (les mots et les choix
viennent du patient). Elle existe dans un entre-deux qui permet au patient de
s'y reconnaître tout en gardant une distance.
C'est ce que Gaëlle semble décrire quand elle parle du « tiers non perceptible » :
un objet qui opère une transformation dont on ne maîtrise pas les mécanismes, mais
dont on constate qu'elle produit quelque chose de potentiellement structurant.
04
Créativité computationnelle et cadre thérapeutique
Margaret Boden (2004) a proposé un cadre pour comprendre la créativité
computationnelle, distinguant créativité exploratoire, combinatoire et
transformationnelle. Pease et al. (2022) ont étendu ce cadre aux applications
thérapeutiques, avec le concept de
créativité computationnelle thérapeutique.
Le protocole Suno de Gaëlle illustre précisément la créativité combinatoire appliquée
au soin : l'IA combine les mots du patient avec des patterns musicaux pour produire
quelque chose de nouveau. Le patient ne maîtrise pas cette combinaison — mais il
peut la juger, la sélectionner, la modifier. Il reste auteur de ses choix, même
s'il n'est pas auteur de la composition.
Question de recherche
Comment le « gradient d'autonomie » entre patient et IA affecte-t-il le
sentiment d'agentivité et ses effets thérapeutiques ? Gaëlle observe que ses
patients se sentent auteurs de leurs créations malgré l'intervention de l'IA.
Ce sentiment est-il fragile ou robuste ?
05
Recovery et reconstruction identitaire
William Anthony (1993) a défini le recovery en santé mentale comme
« un processus profondément personnel et unique de changement de ses attitudes,
valeurs, sentiments, objectifs, compétences et rôles ». Au cœur du recovery se
trouve la reconstruction d'une identité qui ne se réduit pas à la maladie.
C'est exactement ce que Gaëlle décrit chez son patient polytoxicomane. Avant Suno,
il était « le toxico ». Après, il commence à se construire une identité de « créateur
de musique ». Ce glissement identitaire — du consommateur au créateur — est un
marqueur classique du processus de recovery.
De même, quand Gaëlle observe que ses patients « parlent d'eux en tant qu'êtres
humains » plutôt qu'en tant que délinquants ou malades, elle décrit un processus
de réhumanisation qui est au cœur du modèle du recovery.
06
Réduction des risques : une analogie éclairante
L'approche de Gaëlle peut aussi être lue à travers le prisme de la réduction
des risques (harm reduction). Le patient qui utilise la musique métal au lieu
de frapper son codétenu ne « guérit » pas de sa violence — mais il trouve un moyen
de la réguler qui est moins dommageable. Le patient qui parle à ChatGPT à 3 heures
du matin ne « guérit » pas de sa détresse — mais il trouve un interlocuteur qui
prévient le passage à l'acte.
Cette logique pragmatique — trouver ce qui fonctionne dans un contexte donné, même
si ce n'est pas « le soin idéal » — est au cœur de la réduction des risques telle
que théorisée par Marlatt (1996). Et elle est particulièrement adaptée au contexte
carcéral, où les ressources sont limitées et où l'enjeu est souvent de prévenir le
pire plutôt que d'atteindre le meilleur.
Point de vigilance clinique
L'analogie avec la réduction des risques a ses limites. Le patient qui parle à
ChatGPT au lieu de se suicider est maintenu en vie — mais la souffrance sous-jacente
n'est pas traitée. L'IA comme « filet de sécurité » ne doit pas devenir un alibi
pour ne pas fournir les moyens de soin humains nécessaires.
07
L'analogie pharmacologique : cadrer l'IA comme un traitement
L'analogie que propose Gaëlle entre IA et médicament est riche d'implications. Comme
un médicament, l'IA a des effets recherchés et des effets indésirables. Comme un
médicament, elle nécessite un consentement éclairé et une psychoéducation. Comme un
médicament, ses effets dépendent du terrain du patient.
Cette analogie rejoint les travaux de Torous et al. (2021) sur les « digital
phenotyping » en psychiatrie, qui plaident pour une approche du numérique en santé
mentale fondée sur les mêmes exigences d'évaluation et d'accompagnement que les
traitements pharmacologiques.
Bibliographie
Altshuler, I. M. (1948). A psychiatrist's experience with music as a therapeutic agent. In D. M. Schullian & M. Schoen (Eds.), Music and medicine (pp. 266–281). Henry Schuman.
Anthony, W. A. (1993). Recovery from mental illness: The guiding vision of the mental health service system in the 1990s. Psychosocial Rehabilitation Journal, 16(4), 11–23.
Boden, M. A. (2004). The creative mind: Myths and mechanisms (2nd ed.). Routledge.
Brun, A. (2011). Les médiations thérapeutiques. Érès.
Marlatt, G. A. (1996). Harm reduction: Come as you are. Addictive Behaviors, 21(6), 779–788.
Pease, A., Corneli, J., & Colton, S. (2022). Computational creativity in therapeutic contexts. In Proceedings of the 13th International Conference on Computational Creativity (pp. 144–153). ICCC.
Sharman, L., & Dingle, G. A. (2014). Extreme metal music and anger processing. Frontiers in Human Neuroscience, 8, 272.
Torous, J., Jän Myrick, K., Rauseo-Ricupero, N., & Firth, J. (2021). Digital mental health and COVID-19: Using technology today to accelerate the curve on access and quality tomorrow. JMIR Mental Health, 7(3), e18848.
Winnicott, D. W. (1971). Playing and reality. Tavistock.
Pourquoi cette section ?
Un témoignage singulier ne peut pas être généralisé. Cette section explicite les
limites méthodologiques et les angles morts pour situer ce récit à sa juste place :
une observation clinique précieuse, qui ouvre des pistes sans les valider.
01
Profil de Gaëlle : une praticienne singulière
Caractéristique
Implication pour la généralisabilité
20+ ans d'expérience
Expertise clinique et assurance institutionnelle permettant l'innovation
M2 Philosophie appliquée
Capacité de théorisation inhabituelle pour une ergothérapeute
Contexte carcéral
Population et contraintes très spécifiques, non transposables directement
Early adopter technologique
Familiarité avec les outils numériques atypique dans le milieu soignant
Soutien hiérarchique
Psychiatre référent ouvert à l'innovation — pas universel
L'ensemble de ces caractéristiques fait de Gaëlle une pionnière, mais aussi un cas
difficilement reproductible. L'innovation thérapeutique qu'elle décrit repose sur
un alignement rare entre compétences cliniques, ouverture technologique, cadre
institutionnel et motivation personnelle.
02
Limites méthodologiques
Absence de données contrôlées
Le témoignage repose sur des observations cliniques qualitatives, pas sur un protocole
de recherche. Gaëlle mentionne des questionnaires d'auto-évaluation remplis par deux
patients — un échantillon insuffisant pour toute conclusion statistique. Les effets
observés (apaisement, création d'identité, prévention du suicide) ne sont pas mesurés
avec des outils validés.
Biais de sélection narratif
Le format de l'interview met naturellement en avant les cas qui ont fonctionné. Le
patient polytoxicomane devenu créateur, le patient sauvé par ChatGPT : ce sont des
cas marquants, précisément parce qu'ils sont positifs. Les cas où l'IA n'a rien
produit, où le patient n'a pas accroché, ou où l'utilisation a posé problème sont
moins détaillés.
Attribution causale incertaine
Le patient polytoxicomane qui commence à prendre soin de lui : est-ce grâce à Suno,
grâce à l'ergothérapie en général, grâce à la relation avec Gaëlle, grâce au cadre
carcéral qui impose l'abstinence ? Probablement un peu de tout. Isoler l'effet
spécifique de l'IA dans un contexte thérapeutique aussi riche est méthodologiquement
difficile.
Ce qu'on ne peut PAS conclure
Conclusion tentante
Pourquoi elle est abusive
« L'IA peut prévenir le suicide »
Un cas ne fait pas une démonstration. Facteurs confondants multiples
« Suno aide les patients psychotiques »
Observations sur 2–3 patients, pas d'évaluation standardisée
« L'IA créative aide à sortir de l'addiction »
Corrélation temporelle, pas de lien causal établi
« Ce protocole est reproductible »
Non formalisé, dépend fortement de l'expertise de la praticienne
Ce qu'on PEUT affirmer prudemment
Un usage clinique de l'IA créative existe — documenté par ce témoignage de première main
L'IA générative musicale peut fonctionner comme médiation thérapeutique — au même titre que l'argile ou la peinture, dans un cadre accompagné
L'accessibilité de l'IA est un atout pour les patients avec des limitations cognitives — l'abaissement du seuil d'entrée dans la création est observé
Des effets sur l'identité et l'estime de soi sont rapportés — le passage de « consommateur » à « créateur » est cliniquement significatif
La psychoéducation autour de l'IA est faisable avec des patients psychiatriques — y compris en contexte carcéral
Des questions de recherche fécondes émergent — ce document les formule
03
Spécificités du contexte carcéral
Le milieu carcéral présente des caractéristiques qui rendent les observations de
Gaëlle difficilement transposables :
Confinement : l'IA comble un vide relationnel imposé par l'incarcération, pas un choix
Accès interdit aux téléphones : l'usage de ChatGPT et Suno se fait dans un cadre illégal
Abstinence forcée : le contexte impose un sevrage que le patient n'a pas choisi, modifiant la dynamique de recovery
Public spécifique : carences cognitives, troubles des apprentissages, parcours de vie marqués par la violence — pas représentatif de la population générale
Cadre institutionnel : la présence d'une équipe psychiatrique (psychiatre, psychologues, infirmiers) encadre l'usage de l'IA
04
Questions éthiques ouvertes
Ce témoignage soulève des questions que chaque clinicien devra explorer :
Confidentialité : les contenus partagés avec ChatGPT par les patients sont-ils protégés ? Gaëlle n'aborde pas cette question dans l'interview.
Responsabilité : si un patient en crise suicidaire parle à ChatGPT et que l'IA répond de manière inadaptée, qui est responsable ?
Accès : recommander des outils payants (Suno Pro) à des patients socialement précaires pose une question d'équité.
Dépendance : le patient qui crée avec Suno en dehors des séances est-il en train de s'autonomiser ou de créer une nouvelle dépendance ? En pratique, la limite des essais gratuits cadre naturellement la création. Et un patient crée des chansons en cellule avec ses codétenus — un vecteur de socialisation inattendu.
Consentement : les patients incarcérés, en situation de forte asymétrie de pouvoir, peuvent-ils vraiment consentir librement à l'usage de l'IA en séance ?
05
Appel à d'autres témoignages
Pour enrichir cette section et diversifier les perspectives, nous recherchons
d'autres témoignages de professionnels utilisant l'IA dans leur pratique clinique :
Ergothérapeutes, psychologues, psychiatres, infirmiers en psychiatrie