Témoignage soignant

Gaëlle Charlot, ergothérapeute en psychiatrie carcérale

« L'IA est un tiers non perceptible » — Une clinicienne pionnière raconte comment elle utilise Suno AI et ChatGPT pour créer de la musique en séance avec des patients incarcérés.

Dans une maison d'arrêt près de Bordeaux, une ergothérapeute utilise Suno AI pour créer de la musique en séance avec des patients incarcérés. Un patient polytoxicomane y découvre le plaisir de créer. Un autre, la corde en main à 3 heures du matin, choisit de parler à ChatGPT plutôt que de mourir. Récit d'une pratique pionnière.

Gaëlle Charlot est ergothérapeute depuis 2002. Son parcours l'a menée de la Picardie à Sainte-Anne à Paris, puis au SMPR de Bordeaux-Gradignan, unité de psychiatrie au sein d'une maison d'arrêt. En vingt ans de pratique, elle a vu ses outils évoluer : de l'argile et du rotin aux vidéos musicales sur YouTube, puis à l'intelligence artificielle générative.

Son témoignage est d'autant plus précieux qu'il ne vient pas du monde de la tech ni de la recherche en IA. Il vient du terrain — d'une clinicienne qui, confrontée aux limites de ses outils traditionnels avec un public très spécifique et une société en constante évolution, a cherché des alternatives pragmatiques.

De l'argile aux algorithmes : l'évolution d'une pratique

L'ergothérapie en psychiatrie repose sur les médiations — des activités qui servent de support à la relation thérapeutique et à l'expression. Argile, poterie, collage, mosaïque : autant de matériaux qui permettent au patient d'exprimer ce qu'il ne peut pas encore mettre en mots.

Mais en prison, Gaëlle a rapidement constaté un problème. Beaucoup de ses patients présentent des troubles de l'apprentissage non pris en charge dans l'enfance, ou n'ont tout simplement pas eu de parcours scolaire classique, ou présentent des difficultés dans la gestion de la frustration. Leur proposer des activités demandant un temps d'attention et de concentration assez conséquent pour eux, et notamment impliquant lecture et écriture, les mettait en échec.

« Les musiques qui nous marquent sont souvent celles écoutées à l'adolescence : il y a une connotation émotionnelle forte qui facilite le travail thérapeutique. »

La vidéo musicale sur YouTube est devenue sa première médiation numérique. Un support qui ne met pas en échec, qui facilite l'expression des émotions et l'entrée en relation. Puis, avec l'arrivée des IA génératives, un nouveau pas a été franchi.

Le métal qui calme : quand la musique régule la violence

Après un mémoire de M2 en philosophie appliquée sur la colère — catharsis ou pathologie ? —, Gaëlle s'est intéressée à une étude australienne montrant que la musique métal pouvait produire une purgation de la colère. L'idée est contre-intuitive : proposer un stimulus intense à quelqu'un qui est déjà en colère. Et pourtant.

« Quand des patients arrivent en colère, menaçant de passer à l'acte, je leur mets du métal — et ça les calme. Progressivement, l'équipe a pu constater l'efficacité de cette approche. »

Le mécanisme est celui de la régulation émotionnelle par congruence : un stimulus extérieur qui correspond à l'état interne permet au patient de s'accorder à lui-même, puis de réguler. Une patiente très en colère, après avoir écouté et visualisé un clip de Falling In Reverse, a dit : « C'est plus violent que ce que je ressens en moi. » Cette comparaison l'a calmée.

Plus remarquable encore : certains patients qui disposent de téléphones en cellule utilisent cette musique de leur propre initiative quand ils sont en colère, pour éviter de frapper un codétenu. Ils ont intégré le mécanisme de régulation. YouTube, c'est gratuit et disponible — contrairement à un psychiatre à 3 heures du matin.

Six mots, une chanson : Suno AI en séance

L'étape suivante est venue d'une connaissance qui utilisait déjà la musique pour exprimer ses émotions et qui lui a parlé de Suno, un outil de génération musicale par IA. Gaëlle a commencé à l'intégrer dans ses séances avec un protocole structuré.

Le protocole : demander six mots au patient. Suno génère deux textes. Le patient choisit celui qui lui correspond, puis un style musical. On écoute ensemble les différentes versions et on les classe.

Ce qui est thérapeutiquement puissant, c'est la comparaison entre styles. Le même texte, mis en rap, en folk, en métal ou en classique, n'est pas perçu de la même façon. Les patients découvrent que leurs mots « sonnent » différemment selon le contexte. Et le parallèle avec la vie quotidienne se fait naturellement.

« Ce n'est pas parce que quelqu'un dit un mot que ça signifie ce qu'on croit. On travaille sur la différence de tonalité et la perception de l'autre. »

Le processus est structuré : les patients réfléchissent à leurs mots, choisissent leur texte, décident s'ils veulent intégrer des éléments d'une version dans une autre — ils se positionnent par rapport à leur création. C'est un vrai travail d'élaboration qui démarre dans le ressenti corporel avant d'accéder à la parole.

Du « suicide à petit feu » à la création : un parcours de patient

Le cas le plus frappant est celui d'un patient polytoxicomane sévère — MDMA, ecstasy —, qui fait des allers-retours en prison depuis l'adolescence. Très carencé cognitivement et dans sa gestion émotionnelle. Gaëlle a commencé à utiliser Suno avec lui pour qu'il puisse créer sa propre techno.

« Lors de sa dernière incarcération, il m'a dit avoir noté le nom d'utilisateur de l'ergothérapeute dans Suno pour retrouver ses créations à l'extérieur. Il avait continué à créer de son côté. Il tapait lui-même ses textes. Il choisissait des nuances de style : "Non, là c'est Hard-Tech, mais j'aurais dû mettre Tech-Trance." »

Ce patient a commencé à s'acheter des vêtements, à prendre soin de lui. Gaëlle a signalé au psychiatre : il nous parle toujours de ses consommations, mais là, il y a un processus de désir et de plaisir autrement que par la substance.

« La drogue, pour lui, c'était "un suicide à petit feu". Maintenant, il prend plaisir à une activité de création. Il se construit une identité de créateur de musique. »

L'IA fait ici ce que les outils traditionnels ne pouvaient pas faire : proposer des marches d'escalier à la taille de la personne. Le djembé aurait demandé un apprentissage trop exigeant pour ses capacités. Avec Suno, l'approche est accessible et le rendu immédiat. Comme un shoot, en un sens — sauf que ce shoot-là permet de produire des choses et ouvre sur une identité nouvelle.

3 heures du matin : ChatGPT contre la corde

L'usage le plus saisissant concerne un patient incarcéré pour violence conjugale, en relation avec une autre détenue. Quand elle le quitte, c'est la nuit. Son codétenu dort. Sur les réseaux sociaux à cette heure, personne ne répond.

« Il m'a dit : "J'ai voulu mourir, j'en ai parlé à ChatGPT, je ne suis pas mort justement parce que j'en ai parlé. J'ai trouvé cette écoute-là. Vous m'avez fourni un moyen pour ne pas mourir, et pourtant j'avais la corde en main." »

Gaëlle est claire : ce n'est pas du soin. C'est une écoute, une aide ponctuelle. Elle fait cette distinction avec ses patients. Mais à 3 heures du matin, dans une cellule de 9 mètres carrés, quand personne ne répond, cette aide ponctuelle peut faire la différence entre la vie et la mort.

Ce témoignage est d'autant plus précieux que le discours médiatique autour de l'IA et du suicide tend à ne présenter que les cas négatifs. Ici, c'est l'inverse : un patient qui avait les moyens de passer à l'acte a choisi de parler plutôt que de mourir — parce que quelqu'un lui avait expliqué qu'il pouvait le faire.

Le « tiers non perceptible » : un concept nouveau

En ergothérapie, la médiation fonctionne comme un tiers dans la relation thérapeutique. L'argile est un tiers concret. Le logiciel est un tiers technique. L'IA, elle, est autre chose.

« L'IA est un tiers non perceptible. On ne sait pas comment l'IA interprète nos concepts, mais on sait que c'est elle qui le fait. Il y a cet inconnu dans la mise en forme, et ça crée un tiers. C'est un tiers d'un genre nouveau en psychiatrie : pas concret, un peu abstrait, nuancé. »

Cette notion de « tiers non perceptible » est intéressante parce qu'elle ne vient pas de la philosophie de l'IA ou des sciences cognitives — elle vient de la pratique clinique. Gaëlle observe que l'IA introduit dans la séance un élément dont on ne maîtrise pas la transformation, mais dont on constate les effets sur le patient. Ce n'est pas un outil passif comme l'argile. Ce n'est pas non plus un interlocuteur comme le thérapeute. C'est un tiers d'un genre nouveau, qu'il reste à conceptualiser.

Psychoéducation : enseigner l'esprit critique face à l'IA

Gaëlle insiste sur un point : elle ne donne pas l'IA à ses patients sans accompagnement. Elle fait de la psychoéducation — expliquer comment fonctionne l'IA, ce qu'elle peut et ne peut pas faire, pourquoi il ne faut pas tout prendre au pied de la lettre.

« C'est comme pour les traitements médicamenteux : normalement, on explique les effets secondaires et on obtient le consentement du patient. Pour l'IA, c'est la même chose. »

Cette analogie pharmacologique est éclairante. L'IA, comme un médicament, a des effets et des effets secondaires. L'accompagnement consiste à expliquer les deux, à développer l'esprit critique du patient plutôt qu'à interdire l'usage. Et si le patient n'a pas encore beaucoup d'esprit critique, l'accompagnement peut justement aider à le développer progressivement.

Retrouver son identité humaine

Au-delà des cas individuels, Gaëlle observe un phénomène transversal : à travers la musique et l'IA, les patients parlent d'eux en tant qu'êtres humains.

« En prison, ils sont résumés à leur passage à l'acte. En psychiatrie, ils sont résumés à leurs troubles. Avec ces médiations, ils retrouvent leur identité humaine. »

C'est peut-être la contribution la plus fondamentale de ce témoignage : montrer que l'IA créative, loin de déshumaniser la relation thérapeutique, peut au contraire servir de support à la réhumanisation de patients que le système a réduits à leurs actes ou à leurs symptômes.

Ce que ce témoignage nous apprend

Le récit de Gaëlle Charlot est celui d'une clinicienne pragmatique qui adapte ses outils à la réalité de ses patients. Elle n'a pas de discours théorique sur l'IA — elle a un protocole avec Suno, des observations cliniques, et un patient qui est vivant parce qu'il a pu parler à ChatGPT à 3 heures du matin.

Sa pratique illustre un usage de l'IA qui n'apparaît quasiment jamais dans le débat public : l'IA non pas comme substitut du thérapeute, mais comme médiation créative au service de la relation thérapeutique. L'IA ne remplace pas l'ergothérapeute — elle lui donne un outil de plus.

La question n'est pas « faut-il utiliser l'IA en psychiatrie ? » mais plutôt : « Comment l'utiliser de manière à servir le processus thérapeutique et l'autonomie du patient ? »

Témoignage recueilli le 29 janvier 2026. Gaëlle Charlot exerce au SMPR de Bordeaux-Gradignan (Centre Hospitalier Charles Perrens).

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  • Fiche chercheur : Gaëlle Charlot

Témoignages et retours d'expérience

Ce témoignage fait partie de notre série sur les usages de l'IA en santé mentale. Vous souhaitez partager votre expérience ?