Luc Garczynski est psychologue clinicien TCC, doctorant à l’Université de Montréal. Il a mis près de trois ans entre sa découverte de ChatGPT et la décision d’y consacrer sa thèse. Trois ans à tester l’outil, à être déçu, à le mettre de côté, à y revenir, à chercher des contre-arguments dans une classe qui ne répondait pas, à laisser un projet doctoral s’effondrer avant d’en accepter un autre. Récit d’une trajectoire où la résistance à l’IA n’a pas été un obstacle mais une partie du travail.
Luc Garczynski est doctorant en psychologie à l’Université de Montréal
depuis septembre 2025. Formé en thérapies cognitives et comportementales à
l’Université de Strasbourg, il prépare une thèse sur
l’intégration responsable d’un chatbot LLM comme adjuvant à la TCC pour
adultes anxio-dépressifs. Son positionnement est explicitement
synergique : il ne défend ni le remplacement du thérapeute
par l’IA, ni le maintien d’une pratique imperméable à l’outil. Mais cette
position n’est pas arrivée d’un coup.
Ce témoignage est un récit de trajectoire. Pas un discours de méthode, pas une position théorique : le fil d’événements concrets qui ont fait qu’un étudiant en TCC a fini par se dire qu’il était temps d’arrêter de repousser la question et de la regarder en face.
En L3 : la graine qu’on ne voit pas
L’histoire commence avant la rencontre avec les LLM. En troisième année de licence, Luc ne sait pas encore vers quel master s’orienter. Il parcourt la littérature en psychologie clinique et tombe sur un article qui le marque. Une intervention numérique, conçue par une équipe de recherche autour d’une certaine madame Weiner, développée pour soutenir des travailleurs sociaux chinois pendant le SRAS-CoV-1. Des résultats encourageants. Rien de spécifiquement psychothérapeutique au sens strict, mais une idée qui reste.
« Je sais pas pourquoi ça m’avait autant marqué. Mais je pense que j’avais toujours eu cette idée de me dire : quand j’aime bien quelque chose, j’aime bien le partager. Et la psychologie, c’est de très loin mon centre d’intérêt premier. »
Ce qui s’imprime alors, ce n’est pas « l’IA, c’est bien ».
C’est une question plus ancienne : comment diffuser la psychothérapie
à une plus grande échelle ? Comment rejoindre des personnes
qui ne croiseront jamais un cabinet de psy ? La question traversera les cinq
années suivantes, revenant régulièrement quand Luc
observera autour de lui « depuis qu’il est petit, ces adultes qui
interagissent, ses potes, et se dira : il manque des variables là dans leur
raisonnement, il souffre sur des points où il est pas compris, il se serait
pas énervé là s’il avait communiqué autrement. »
M2, hiver 2022 : la révélation par accident
La première rencontre avec ChatGPT n’est ni planifiée ni enthousiaste. Elle passe par un détail trivial : un texte d’anglais trop bien rédigé pour son auteur.
« J’étais assez fort en anglais, et mon coloc et son ami me demandent de relire leur texte, et je trouvais ça vraiment bien rédigé. J’étais en mode : ah, mais ils l’ont copié sur Internet, c’est un peu cramé. Je connaissais le niveau de mon ami, j’étais en mode, il ne rédige pas ça. Et il me dit, c’est l’IA qui a fait ça. Il me montre ChatGPT. Et en plus il me dit : ouais, mais on ne parle pas trop aux gens, il faut garder le secret, sinon ça va trop exploser. »
Au bout de deux semaines, tout le monde en parlait. Pour Luc, les premiers essais sont décevants. Il est en train de réviser ses partiels de TOC, il demande une présentation du traitement du TOC en TCC. L’IA de l’époque (c’est la première version de ChatGPT, GPT-3.5) renvoie quelque chose qui impressionne superficiellement. Dès qu’on creuse, ça se dégrade vite.
« J’avais espoir qu’il m’aide pour le rapport de stage, mais c’était une espèce de vomi verbal, en fait. Moi j’ai toujours été trop perfectionniste pour sortir quelque chose comme ça. »
L’ambivalence s’installe. Des phases d’usage, des phases d’abandon. Et, tout de
suite, en arrière-plan, une angoisse de fond : le potentiel
d’être remplacé par l’IA. Luc la décrit comme un biais
anthropologique, « très frappant dès le début ».
C’est le genre d’angoisse qu’on repousse en changeant de sujet, en minimisant
l’outil, en décrétant qu’il est trop limité pour être
une menace.
Le cours qui remue : une classe entière qui n’entend pas
Un moment précis casse l’équilibre. Pendant son M2 TCC, Luc suit un cours dispensé par Matthieu Ferry qui évoquait les potentiels de transformation radicale de l’IA dans notre société et dans notre métier en particulier. Ce qui frappe Luc, ce n’est pas seulement le contenu : c’est le décalage avec les réactions de ses camarades de promotion.
« Ce cours m’a remué pendant plusieurs jours. Dès la sortie, j’ai appelé mon frère pour en parler. Ce qui m’a frappé, c’est le décalage avec les réactions de mes camarades de promotion. La plupart relativisaient, certains balayaient d’un « c’est comme l’ordinateur, ça va changer nos pratiques ». Mais je sentais bien, même en discutant avec eux après coup, qu’ils ne mesuraient pas l’ampleur de ce qui était en train de se produire ni la vitesse à laquelle ça allait s’accélérer. »
Luc décrit ce moment comme une rupture silencieuse : les autres ne voient pas, lui voit quelque chose mais ne peut pas encore le nommer. Il garde en tête les contre-arguments entendus dans la classe pendant des mois, confrontant chaque argument à ce qu’il continue de lire et d’observer. C’est, rétrospectivement, le début d’un travail de fond qui va durer trois ans.
À l’époque, ce travail reste confiné dans sa tête. Ce
qui occupe son quotidien de chercheur en formation, c’est un projet doctoral en
préparation avec une startup (Feel) qui développait une
application mobile pour l’anxiété et la dépression. Luc
travaille plusieurs centaines d’heures avec leur équipe, se prépare
à rejoindre leur labo pour sa thèse, et voit concrètement
comment on peut mettre de la psychoéducation ACT dans une appli qui tient
dans une poche.
M2 au Canada : l’IA devient un outil de pensée
Le stage clinique de M2 se fait à Montréal, à l’unité Psy Intégrative Montréal, sous la supervision de Céline Castillo. Luc travaille auprès de patients présentant un TSPT, des phobies scolaires, des troubles anxieux — enfants, adolescents, vétérans, victimes. C’est un stage dense, et pour la première fois Luc se retrouve à devoir produire du raisonnement clinique structuré au quotidien, pas seulement pour des rendus académiques.
C’est là que son usage personnel de l’IA change de nature. Il ne s’agit
plus d’essayer si ça sait rédiger un rapport de stage : il
s’agit d’éprouver l’outil comme soutien à sa propre
réflexion, en croisant ce qu’il lit, ce qu’il observe en stage et
ce qu’il formule pour lui-même.
« Je me disais, en fait, je ne peux pas sous-traiter. C’est que je dois comprendre au maximum tout ce que je fais, et l’IA va venir soutenir cette réflexion. Et quand j’ai vraiment posé des bases, là l’IA elle vient dire : regarde ci, regarde ça. Donc là tout de suite il y a une interaction sur le plan du travail, sur la réflexion clinique, etc. »
Une règle s’établit, presque à son insu : comprendre
d’abord, croiser ensuite. Ne jamais recommander l’IA directement à un
patient de son stage, mais l’utiliser pour fortifier son propre raisonnement
avant la séance. C’est une posture qu’il va retrouver, quelques mois plus
tard, quand il interviewera quatre psychologues TCC pour son étude
qualitative : eux aussi, sans qu’il leur ait soufflé la réponse,
ont d’abord utilisé l’IA pour eux-mêmes avant d’envisager un
usage clinique.
Été 2025 : Feel s’effondre, le plan B devient plan A
L’été 2025 est un pivot. La levée de fonds de la startup Feel ne se passe pas comme prévu. Le plan doctoral avec l’équipe de Feel s’effondre. Luc avait heureusement « fait ses devoirs » en candidatant en parallèle à l’Université de Montréal, avec un directeur de thèse qui travaillait sur l’hypnose en oncologie et les douleurs chroniques.
« C’étaient des sujets solides, mais qui ne correspondaient pas à ce vers quoi je sentais que je devais aller. Je lui ai dit que je voulais travailler sur autre chose. Et il m’a demandé : mais tu veux faire quoi ? »
C’est devant cette question — « tu veux faire quoi ? » — que Luc réalise qu’il ne peut plus se payer le luxe de repousser la question qu’il avait « pas envie de regarder ».
La bascule : « je vais passer le pas »
La décision se prend sans mot d’ordre, sans plan détaillé.
« Là, je reprends un peu mon sujet, puis finalement je viens en discuter, et je me dis : mais en fait, je vais passer le pas. Je vais essayer d’intégrer l’IA en psychothérapie. »
La première réflexion de Luc est de savoir s’il va partir sur un
format autonome — une IA à qui l’on donne des consignes pour
qu’elle fasse elle-même le travail thérapeutique. Il creuse la
littérature. Il voit que ça se chevauche beaucoup avec le champ des
interventions numériques. Et il arrive à un semi-consensus qui est
aussi le sien, au fond, depuis le cours de M2 qui l’avait remué : il
va falloir garder le meilleur des deux mondes, et parler d’une synergie
plutôt que d’une substitution.
Le cas fondateur : un adolescent, une application de relaxation
Entre-temps, un cas clinique de son stage va faire office de déclencheur concret. Luc rédige son mémoire de master sur un adolescent en situation de refus scolaire anxieux. L’un des éléments du protocole qu’il met en place, c’est un entraînement à la relaxation. Il lui fournit une application de relaxation guidée et observe comment le patient l’utilise.
« Je regarde comment ça fonctionne, comment il jouait avec, et je me dis : c’est quand même dingue, ce potentiel de ce truc. J’aurais perdu du temps à lui faire entraîner la respiration. Le fait d’avoir cette concentration cognitive à compter en même temps qu’il respire, en situation déjà activée, plutôt que de sortir mon papier qui va le mettre dans une bulle… et là j’ai terminé, mais en fait, ça c’est trop fort. Et en fait, l’IA peut tout à fait jouer cette case-là. »
L’observation est simple, mais elle retourne une partie de ses questions théoriques : le temps de séance est précieux, les compétences à automatiser (respiration guidée, restructuration des pensées, psychoéducation) sont nombreuses, et le patient bénéficie de pouvoir les travailler à son rythme, hors séance, avec un support qui ne se fatigue jamais.
L’expérientiel avant la théorie
À l’arrivée à Montréal pour son doctorat, Luc a
déjà plusieurs années d’usage personnel de l’IA derrière
lui. Ce détail n’est pas une anecdote : c’est devenu un
préalable méthodologique affirmé.
« Depuis que j’ai appris qu’il y avait l’IA, je l’ai utilisée beaucoup. Et c’est ce que je dis aussi dans l’article où j’interviewe des psychologues TCC. Un point que je relève : ils ont tous commencé par l’utilisation de l’IA dans leur quotidien sans forcément même arriver à une connaissance très théorique de comment ça fonctionne. Le rapport expérientiel, où tu vois les failles, tu vois les moments où elle se trompe, les moments où c’est bon, les moments où c’est intéressant — je me suis dit que c’était quand même un edge sympa. »
C’est une prise de position discrète mais forte. Dans un champ où
la plupart des critiques (et beaucoup d’enthousiasmes) viennent de chercheurs qui
n’ont jamais vraiment utilisé les LLM autrement qu’en démonstration
publique, Luc pose que l’expérience directe est une condition
minimale de rigueur. Il ne s’agit pas d’être « pour »
ou « contre » l’outil, il s’agit de ne pas parler d’un objet
qu’on n’a jamais tenu en main.
Aujourd’hui : la triade et la cartographie patiente
Aujourd’hui, le projet doctoral de Luc a pris forme. Il est structuré en trois étapes : une scoping review PRISMA-ScR pour cartographier les usages adjuvants déjà documentés, une co-construction participative d’un cadre opératoire avec trois groupes de parties prenantes (patients, psychologues TCC, développeurs IA), et un essai clinique randomisé comparant TCC vs TCC + chatbot LLM sur six semaines.
Le cadre conceptuel qu’il mobilise est une triade LLM-patient-thérapeute :
trois pôles, trois interactions croisées, et une idée directrice
— les paramètres cliniquement pertinents ne se laissent pas réduire
à une configuration unique. Sa question n’est pas « faut-il
intégrer un LLM ? » mais comment distinguer les
configurations d’intégration possibles les unes des autres.
« Moi, tout ce qui m’intéresse ici, c’est juste cette articulation
qu’un patient utilise un LLM, peu importe les modalités autour de si c’est
encadré, si le LLM a été fine-tuné, s’il y a un RAG.
C’est ça que j’ai envie d’étudier. Comment, c’est quoi les différentes
configurations d’intégration d’un LLM en psychothérapie ? »
Luc défend la posture exploratoire comme une qualité de son
projet, pas une faiblesse. Il sait que ses résultats seront imparfaits,
qu’ils se révéleront partiellement faux à mesure que les
modèles évoluent, que certains de ses paramètres seront
obsolètes avant même la soutenance. Son ambition n’est pas de produire
la configuration parfaite : elle est de poser des briques qui
faciliteront la recherche suivante.
Ce que cette trajectoire nous apprend
Trois choses, au moins, qu’il vaut la peine d’épingler.
1La résistance n’est pas un obstacle, c’est une partie du travail
Luc a mis près de trois ans entre sa première rencontre avec ChatGPT et la décision d’y consacrer sa thèse. Pendant ces trois ans, il a fui la question, l’a repoussée, a cherché d’autres sujets. Et pendant ces trois ans, la question a continué de grandir. C’est peut-être un élément généralisable : la résistance initiale à l’IA dans les professions psy n’est pas le signe d’une incompétence ou d’un retard, mais d’un processus de maturation légitime.
2Les cas cliniques fondent les convictions mieux que les articles
Ce qui a fait basculer Luc, ce n’est pas une méta-analyse, ce n’est pas un
article fondateur : c’est l’observation concrète d’un adolescent
anxieux qui utilise une application de relaxation entre deux séances et qui en
tire plus que ce qu’il aurait pu travailler en cabinet. Les cas cliniques restent,
dans notre discipline, la matière première de la conviction. Et les
outils numériques ne font pas exception.
3La synergie est une posture active, pas un compromis
Choisir de parler de synergie plutôt que de substitution, ce n’est pas « éviter de choisir ». C’est prendre position contre deux simplifications : celle qui décrète que l’IA va tout changer (et qui esquive la question des garde-fous), et celle qui décrète que rien ne doit changer (et qui esquive la question de l’accès aux soins). Luc revendique cette position en sachant qu’elle est moins confortable que les deux autres.
Ce que ce témoignage nous apprend
Le récit de Luc Garczynski est celui d’un jeune chercheur qui a pris le temps de résister à sa propre fascination. Il n’a pas sauté sur le premier outil brillant. Il l’a testé, a été déçu, l’a mis de côté, est revenu. Il a cherché des contre-arguments dans une classe qui ne répondait pas. Il a laissé un projet doctoral s’effondrer avant d’en accepter un autre.
Cette patience est, dans le paysage actuel, une ressource rare. Elle permet
d’entrer dans la recherche sur l’IA en psychothérapie sans être
ni capturé par l’enthousiasme, ni paralysé par la précaution.
Elle donne à son cadre triadique une qualité qu’on trouve rarement
chez les jeunes chercheurs : celle d’avoir été vécu
avant d’être formalisé.
La question n’est pas « faut-il intégrer l’IA en TCC ? » mais : « Quelle configuration, avec quels garde-fous, pour quel patient, à quel moment du parcours ? »
Témoignage recueilli en mars et avril 2026, au fil de trois entretiens. Luc Garczynski est doctorant à l’Université de Montréal, sous la supervision de son directeur de thèse.