Cas d'usage

L'IA créative comme médiation thérapeutique

Suno AI pour la musique, Midjourney pour l'image, ChatGPT pour l'écriture : des outils d'IA générative peuvent prolonger les médiations artistiques traditionnelles en séance. Voici comment les envisager concrètement.

Illustration : une personne dialoguant avec une IA créative — musique, peinture et écriture émergent de leur échange

L'usage de l'IA créative en séance est exploratoire. Il n'existe pas encore de protocoles validés à large échelle. Ce guide s'appuie sur les travaux pionniers de cliniciens de terrain et sur la littérature émergente en art-thérapie computationnelle. Il vise à informer, pas à prescrire.

🎨 Le principe : un nouveau type de médiation

En art-thérapie, la médiation (argile, peinture, musique, écriture) est le support à travers lequel le patient s'exprime et élabore. Le thérapeute ne travaille pas avec le patient sur un discours, mais à travers un objet créé ensemble.

L'IA créative ajoute une possibilité : le patient fournit quelques mots, une intention, une émotion — et l'IA génère un artefact (une chanson, une image, un poème). Cet artefact devient le matériau thérapeutique partagé, exactement comme une poterie ou un collage.

La différence fondamentale avec un chatbot type Woebot ou ChatGPT en mode conversationnel : ici, l'IA ne parle pas au patient, elle crée avec lui. Le vecteur thérapeutique n'est pas la conversation, c'est le processus créatif et l'artefact qui en résulte.

👤 Pour quels patients ?

L'IA créative ne convient pas à tout le monde ni à toutes les situations. Voici quelques repères issus du terrain.

Indications favorables

  • Patients en échec avec les médiations traditionnelles : ceux qui disent "je ne sais pas dessiner", "je n'ai aucun talent". L'IA supprime la barrière technique et offre un rendu immédiat
  • Carences cognitives ou faible littératie : quelques mots suffisent pour produire un résultat. Le seuil d'entrée est minimal
  • Inhibition expressive : le patient qui ne parvient pas à verbaliser peut passer par l'image ou la musique générée
  • Contextes contraints : milieu carcéral, hospitalisation, accès limité au matériel artistique. Un téléphone ou un ordinateur suffit
  • Adolescents et jeunes adultes : la familiarité avec les outils numériques facilite l'entrée dans le processus

Contre-indications et prudence

  • Patients pour qui le rapport au corps est l'enjeu (TCA, dissociation, psychotraumatisme somatisé) : l'IA n'offre pas d'engagement sensoriel. Privilégier les médiations corporelles
  • Risque de dépendance à l'outil : si le patient investit l'IA comme objet d'addiction plutôt que comme support d'expression. Vigilance accrue chez les profils addictifs
  • Patients psychotiques en phase aiguë : l'imprévisibilité de l'IA peut être déstabilisante. Évaluer au cas par cas
  • Quand la "lutte créative" est le vecteur thérapeutique : pour certains patients, la difficulté du processus (apprendre à modeler, à dessiner) est elle-même thérapeutique. L'IA rend le processus trop facile

🛠️ Quels outils, pour quoi faire ?

Les outils d'IA créative se distinguent par le type d'artefact produit. Chacun ouvre des possibilités thérapeutiques différentes.

🎵 Création musicale (Suno AI, Udio)

Le patient écrit quelques mots ou phrases. L'IA compose une chanson complète (musique + paroles chantées) dans le style choisi. Le résultat est immédiat (30 secondes à 1 minute).

Levier thérapeutique : Varier les styles musicaux pour un même texte (folk, métal, classique, rap) permet de travailler la perception émotionnelle. Le patient découvre que ses mots "sonnent" différemment selon le contexte — une exploration de son espace émotionnel. Le style métal peut aussi servir de catharsis pour des patients en colère.

Utilisé par Gaëlle Charlot au SMPR de Bordeaux-Gradignan en ergothérapie carcérale.

🖼️ Génération d'images (Midjourney, DALL-E, Stable Diffusion)

Le patient décrit une image en quelques mots. L'IA produit une illustration. Particulièrement pertinent pour les patients qui pensent en images plutôt qu'en mots, ou pour externaliser des représentations internes difficiles à verbaliser.

Levier thérapeutique : Demander au patient de décrire "à quoi ressemble votre anxiété" puis générer l'image. L'artefact visuel devient un support de projection et d'élaboration, comme en photolangage — mais personnalisé.

✍️ Co-écriture (ChatGPT, Claude)

Le patient fournit un début de texte, une situation, un personnage. L'IA prolonge l'écriture. Le patient peut alors modifier, réorienter, contester ce que l'IA a proposé. Un processus de co-écriture narrative qui peut être mobilisé en thérapie narrative ou en bibliothérapie.

Levier thérapeutique : Le patient qui externalise un problème dans un récit fictif co-écrit avec l'IA peut prendre de la distance avec sa propre histoire. Les propositions surprenantes de l'IA offrent des pistes narratives que le patient n'aurait pas envisagées seul.

📋 Structurer l'utilisation en séance

Quelques principes de cadrage issus de la pratique de terrain et de la littérature sur la créativité computationnelle thérapeutique.

1. Le thérapeute orchestre, l'IA exécute

C'est vous qui décidez quand proposer l'IA, quel outil utiliser, et comment exploiter le résultat. L'IA ne décide jamais de la direction thérapeutique. Vous êtes le contenant de la relation ; l'IA est un outil au service de l'expression du patient.

2. Accueillir la surprise

L'IA ne produit jamais exactement ce qu'on attend. Ce décalage est thérapeutiquement productif : il confronte le patient à l'inattendu et l'invite à se positionner. "Ce n'est pas ce que j'imaginais" est le début d'une élaboration, pas un échec. Gaëlle Charlot nomme cela le "tiers non perceptible" : on ne sait pas comment l'IA interprète nos concepts, et ce mystère crée un espace thérapeutique.

3. Varier pour explorer

Générer plusieurs versions du même contenu (styles musicaux différents, ambiances visuelles contrastées) est un outil d'exploration puissant. Le patient choisit ce qui "lui parle" — et ce choix est cliniquement significatif. Pourquoi préfère-t-il la version folk à la version électro ? Pourquoi l'image sombre plutôt que la lumineuse ?

4. Documenter le processus

Comme pour toute médiation, noter les réactions du patient, ses choix, ses verbalisations spontanées. Des questionnaires pré/post-session (comme ceux développés par Charlot) permettent de suivre l'évolution de l'expression émotionnelle, de la satisfaction et du sentiment d'agentivité.

🏥 Sur le terrain : Suno AI en psychiatrie carcérale

Au SMPR du Centre Pénitentiaire de Bordeaux-Gradignan, l'ergothérapeute Gaëlle Charlot utilise Suno AI depuis 2024 avec des patients incarcérés — une population caractérisée par des carences cognitives fréquentes, un accès limité au matériel, et un taux d'échec élevé avec les médiations traditionnelles.

Un patient toxicomane, en échec avec la peinture et le modelage, crée des chansons via Suno à partir de quelques mots-clés. Il développe progressivement une identité de "créateur de musique" — une substitution du plaisir de la création à celui de la substance. Charlot note qu'il parle de ses productions musicales "comme d'un shoot", mais un shoot qui construit au lieu de détruire.

La variation des styles musicaux pour un même texte devient un outil de travail sur la perception : le patient découvre que ses mots de colère, mis en musique folk, deviennent mélancoliques. "C'est pas parce que quelqu'un dit un mot que ça veut dire ça" — c'est le travail sur la perception de l'autre et la différenciation des émotions.

Source : Charlot, G. (2025). L'ergothérapie vers une approche moderne et numérique du soin — Suno IA. ResearchGate. Interview (2026).

Découvrez le témoignage complet de Gaëlle Charlot : entretien de 56 minutes, transcription intégrale, mise en perspective scientifique et analyse des limites.

Lire le témoignage

⚠️ Points de vigilance

Confidentialité des données

Les textes et images saisis par le patient transitent par des services commerciaux (OpenAI, Suno, Midjourney). Ne jamais saisir de données identifiantes (nom, lieu, détails biographiques reconnaissables). Privilégier les termes génériques, les métaphores, les prénoms fictifs. Informer le patient que ses mots sont traités par un service tiers.

Agentivité du patient

Si l'IA "fait tout", la créativité lui appartient, pas au patient. L'objectif est que le patient reste auteur de sa démarche : il choisit les mots, valide ou rejette le résultat, oriente les itérations. L'IA est au service de son expression, pas l'inverse.

Coût et accès

La plupart des outils d'IA créative sont payants (abonnements de 10 à 30 €/mois). Qui finance ? Le patient, l'institution, le thérapeute ? En milieu institutionnel, la question budgétaire se pose dès l'expérimentation. Des alternatives gratuites existent mais avec des limitations (nombre de générations, qualité).

Ne pas confondre outil et thérapie

L'IA créative n'est pas une thérapie. C'est un outil au sein d'un dispositif thérapeutique qui inclut un cadre, une relation, un projet de soin. L'outil sans le cadre n'a pas de valeur thérapeutique — comme un pinceau sans art-thérapeute n'est qu'un pinceau.

Pour approfondir

Ce cas d'usage s'appuie sur plusieurs concepts documentés sur ce site, ainsi que sur le profil d'une praticienne pionnière.